Spiritualité, Nouvel-Age - Esotérisme
REVUE SPIRITE - Fondé par ALLAN KARDEC - JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - 1858 - ...SUITE...

Debut de la REVUE SPIRITE - Fondé par ALLAN KARDEC - JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - PREMIERE ANNEE. - 1858 - cliquer ici
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Des habitations de la planète Jupiter.
Un grand sujet d'étonnement pour certaines personnes convaincues
d'ailleurs de l'existence des Esprits (je n'ai pas ici à m'occuper des
autres), c'est qu'ils aient, comme nous, leurs habitations et leurs villes.
On ne m'a pas épargné les critiques : « Des maisons d'Esprits dans
Jupiter !... Quelle plaisanterie !... » - Plaisanterie si l'on veut ; je n'y suis
pour rien. Si le lecteur ne trouve pas ici, dans la vraisemblance des
explications, une preuve suffisante de leur vérité ; s'il n'est pas surpris,
comme nous, du parfait accord de ces révélations spirites avec les
données les plus positives de la science astronomique ; s'il ne voit, en un
mot, qu'une habile mystification dans les détails qui suivent et dans le
dessin qu'ils accompagnent, je l'invite à s'en expliquer avec les Esprits,
dont je ne suis que l'instrument et l'écho fidèle. Qu'il évoque Palissy ou
Mozart, ou un autre habitant de ce bienheureux séjour, qu'il l'interroge,
qu'il contrôle mes assertions par les siennes, qu'il discute enfin avec lui ;
car pour moi, je ne fais que présenter ici ce qui m'est donné, que répéter
ce qui m'est dit ; et, par ce rôle absolument passif, je me crois à l'abri du
blâme aussi bien que de l'éloge.
Cette réserve faite et la confiance aux Esprits une fois admise, si l'on
accepte comme vérité la seule doctrine vraiment belle et sage que
l'évocation des morts nous ait révélée jusqu'ici, c'est-à-dire la migration
des âmes de planètes en planètes, leurs incarnations successives et leur
progrès incessant par le travail, les habitations dans Jupiter n'auront plus
lieu de nous étonner. Du moment qu'un Esprit s'incarne dans un monde
soumis comme le nôtre à une double révolution, c'est-à-dire à
l'alternative des jours et des nuits et au retour périodique des saisons, du
moment qu'il y possède un corps, cette enveloppe matérielle, si frêle
qu'elle soit, n'appelle pas seulement une alimentation et des vêtements,
mais encore un abri ou tout au moins un lieu de repos, par conséquent
une demeure. C'est bien ce qui nous est dit en effet. Comme nous, et
mieux que nous, les habitants de Jupiter ont leurs foyers communs et
leurs familles, groupes harmonieux d'Esprits sympathiques, unis dans le
triomphe après l'avoir été dans la lutte : de là des demeures si spacieuses
qu'on peut leur appliquer justement le nom de palais. Comme nous
encore, ces Esprits ont leurs fêtes, leurs cérémonies, leurs réunions
publiques : de là certains édifices spécialement affectés à ces usages. Il
faut s'attendre enfin à retrouver dans ces régions supérieures toute une
humanité active et laborieuse comme la nôtre, soumise comme nous à
ses lois, à ses besoins, à ses devoirs ; mais avec cette différence que le
progrès, rebelle à nos efforts, devient une conquête facile pour des
Esprits dégagés comme ils le sont de nos vices terrestres.
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Je ne devrais m'occuper ici que de l'architecture de leurs habitations,
mais pour l'intelligence même des détails qui vont suivre, un mot
d'explication ne sera pas inutile. Si Jupiter n'est abordable qu'à de bons
Esprits, il ne s'ensuit pas que ses habitants soient tous excellents au
même degré : entre la bonté du simple et celle de l'homme de génie, il est
permis de compter bien des nuances. Or, toute l'organisation sociale de
ce monde supérieur repose précisément sur ces variétés d'intelligences et
d'aptitudes ; et, par l'effet de lois harmonieuses qu'il serait trop long
d'expliquer ici, c'est aux Esprits les plus élevés, les plus épurés,
qu'appartient la haute direction de leur planète. Cette suprématie ne
s'arrête pas là ; elle s'étend jusqu'aux mondes inférieurs, où ces Esprits,
par leurs influences, favorisent et activent sans cesse le progrès
religieux, générateur de tous les autres. Est-il besoin d'ajouter que pour
ces Esprits épurés il ne saurait être question que de travaux
d'intelligence, que leur activité ne s'exerce plus que dans le domaine de
leur pensée, et qu'ils ont conquis assez d'empire sur la matière pour n'être
que faiblement entravés par elle dans le libre exercice de leurs volontés.
Le corps de tous ces Esprits, et de tous les Esprits d'ailleurs qui habitent
Jupiter, est d'une densité si légère, qu'on ne peut lui trouver de terme de
comparaison que dans nos fluides impondérables : un peu plus grand que
le nôtre, dont il reproduit exactement la forme, mais plus pure et plus
belle, il s'offrirait à nous sous l'apparence d'une vapeur (j'emploie à
regret ce mot qui désigne une substance encore trop grossière) ; d'une
vapeur, dis-je, insaisissable et lumineuses... lumineuse surtout aux
contours du visage et de la tête ; car ici l'intelligence et la vie rayonnent
comme un foyer trop ardent ; et c'est bien cet éclat magnétique entrevu
par les visionnaires chrétiens et que nos peintres ont traduit par le nimbe
ou l'auréole des saints.
On conçoit qu'un tel corps ne gêne que faiblement les communications
extra-mondaines de ces Esprits, et qu'il leur permette, sur leur planète
même, un déplacement prompt et facile. Il se dérobe si facilement à
l'attraction planétaire, et sa densité diffère si peu de celle de
l'atmosphère, qu'il peut s'y agiter, aller et venir, descendre ou monter, au
caprice de l'Esprit et sans autre effort que celui de sa volonté. Aussi les
quelques personnages que Palissy a bien voulu me faire dessiner sont-ils
représentés ou rasant le sol, ou à fleur d'eau, ou très élevés dans l'air,
avec toute la liberté d'action et de mouvements que nous prêtons à nos
anges. Cette locomotion est d'autant plus facile à l'Esprit qu'il est plus
épuré, et cela se conçoit sans peine ; aussi rien n'est plus facile aux
habitants de la planète que d'estimer à première vue la valeur d'un Esprit
qui passe ; deux signes parleront pour lui : la hauteur de son vol et la
lumière plus ou moins éclatante de son auréole.
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Dans Jupiter, comme partout, ceux qui volent le plus haut sont les plus
rares ; au-dessous d'eux, il faut compter plusieurs couches d'Esprits
inférieurs en vertu comme en pouvoir, mais naturellement libres de les
égaler un jour en se perfectionnant. Echelonnés et classés suivant leurs
mérites, ceux-ci sont voués plus particulièrement aux travaux qui
intéressent la planète même, et n'exercent pas sur nos mondes inférieurs
l'autorité toute-puissante des premiers. Ils répondent, il est vrai, à une
évocation par des révélations sages et bonnes ; mais, à l'empressement
qu'ils mettent à nous quitter, au laconisme de leurs paroles, il est facile
de comprendre qu'ils ont fort à faire ailleurs, et qu'ils ne sont pas encore
assez dégagés pour rayonner à la fois sur deux points si distants l'un de
l'autre. Enfin, après les moins parfaits de ces Esprits, mais séparés d'eux
par un abîme, viennent les animaux qui, comme seuls serviteurs et seuls
ouvriers de la planète, méritent une mention toute spéciale.
Si nous désignons sous ce nom d'animaux les êtres bizarres qui
occupent le bas de l'échelle, c'est que les Esprits eux-mêmes l'ont mis en
usage et que notre langue d'ailleurs n'a pas de meilleur terme à nous
offrir. Cette désignation les ravale un peu trop bas ; mais les appeler des
hommes, ce serait leur faire trop d'honneur ; ce sont en effet des Esprits
voués à l'animalité, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours ;
car tous les Esprits ne sont pas d'accord sur ce point, et la solution du
problème paraît appartenir à des mondes plus élevés que Jupiter : mais
quoi qu'il en soit de leur avenir, il n'y a pas à se tromper sur leur passé.
Ces Esprits, avant d'en venir là, ont successivement émigré, dans nos bas
mondes, du corps d'un animal dans celui d'un autre, par une échelle de
perfectionnement parfaitement graduée. L'étude attentive de nos
animaux terrestres, leurs mœurs, leurs caractères individuels, leur
férocité loin de l'homme, et leur domestication lente mais toujours
possible, tout cela atteste suffisamment la réalité de cette ascension
animale.
Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, l'harmonie de l'univers se
résume toujours en une seule loi : le progrès partout et pour tous, pour
l'animal comme pour la plante, pour la plante comme pour le minéral ;
progrès purement matériel au début, dans les molécules insensibles du
métal ou du caillou, et de plus en plus intelligent à mesure que nous
remontons l'échelle des êtres et que l'individualité tend à se dégager de la
masse, à s'affirmer, à se connaître. - Pensée haute et consolante, s'il en
fut jamais ; car elle nous prouve que rien n'est sacrifié, que la
récompense est toujours proportionnelle au progrès accompli : par
exemple, que le dévouement du chien qui meurt pour son maître n'est
pas stérile pour son Esprit, car il aura son juste salaire par-delà ce
monde.
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C'est le cas des Esprits animaux qui peuplent Jupiter ; ils se sont
perfectionnés en même temps que nous, avec nous, par notre aide. La loi
est plus admirable encore : elle fait si bien de leur dévouement à
l'homme la première condition de leur ascension planétaire, que la
volonté d'un Esprit de Jupiter peut appeler à lui tout animal qui, dans
l'une de ses vies antérieures, lui aura donné des marques d'affection. Ces
sympathies qui forment là-haut des familles d'Esprits, groupent aussi
autour des familles tout un cortège d'animaux dévoués. Par conséquent,
notre attachement ici-bas pour un animal, le soin que nous prenons de
l'adoucir et de l'humaniser, tout cela a sa raison d'être, tout cela sera
payé : c'est un bon serviteur que nous nous formons d'avance pour un
monde meilleur.
Ce sera aussi un ouvrier ; car à ses pareils est réservé tout travail
matériel, toute peine corporelle : fardeaux ou bâtisse, semailles ou
récolte. Et à tout cela la suprême Intelligence a pourvu par un corps qui
participe à la fois des avantages de la bête et de ceux de l'homme. Nous
pouvons en juger par un croquis de Palissy, qui représente quelques-uns
de ces animaux très attentifs à jouer aux boules. Je ne saurais mieux les
comparer qu'aux faunes et aux satyres de la Fable ; le corps légèrement
velu s'est pourtant redressé comme le nôtre ; les pattes ont disparu chez
quelques-uns pour faire place à certaines jambes qui rappellent encore la
forme primitive, à deux bras robustes, singulièrement attachés et
terminés par de véritables mains, si j'en crois l'opposition des pouces.
Chose bizarre, la tête n'est pas à beaucoup près aussi perfectionnée que
le reste ! Ainsi, la physionomie reflète bien quelque chose d'humain,
mais le crâne, mais la mâchoire et surtout l'oreille n'ont rien qui diffère
sensiblement de l'animal terrestre ; il est donc facile de les distinguer
entre eux : celui-ci est un chien, celui-là un lion. Proprement vêtus de
blouses et de vestes assez semblables aux nôtres, ils n'attendent plus que
la parole pour rappeler de bien près certains hommes d'ici-bas ; mais
voilà précisément ce qui leur manque, et aussi bien n'en auraient-ils que
faire. Habiles à se comprendre entre eux par un langage qui n'a rien du
nôtre, ils ne se trompent pas davantage sur les intentions des Esprits qui
leur commandent : un regard, un geste suffit. A certaines secousses
magnétiques, dont nos dompteurs de bêtes ont déjà le secret, l'animal
devine et obéit sans murmure, et qui plus est, volontiers, car il est sous le
charme. C'est ainsi qu'on lui impose toute la grosse besogne, et qu'avec
son aide tout fonctionne régulièrement d'un bout à l'autre de l'échelle
sociale : l'Esprit élevé pense, délibère, l'Esprit inférieur applique avec sa
propre initiative, l'animal exécute. Ainsi la conception, la mise en œuvre
et le fait s'unissent dans une même harmonie et mènent toute chose à sa
plus prompte fin, par les moyens les plus simples et les plus sûrs.
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Je m'excuse de cette digression : elle était indispensable à mon sujet,
que je puis aborder maintenant.
En attendant les cartes promises, qui faciliteront singulièrement l'étude
de toute la planète, nous pouvons, par les descriptions écrites des
Esprits, nous faire une idée de leur grande ville, de la cité par excellence,
de ce foyer de lumière et d'activité qu'ils s'accordent à désigner sous le
nom étrangement latin de Julnius.
« Sur le plus grand de nos continents, dit Palissy, dans une vallée de
sept à huit cents lieues de large, pour compter comme vous, un fleuve
magnifique descend des montagnes du nord, et, grossi par une foule de
torrents et de rivières, forme sur son parcours sept ou huit lacs dont le
moindre mériterait chez vous le nom de mer. C'est sur les rives du plus
grand de ces lacs, baptisé par nous du nom de la Perle, que nos ancêtres
avaient jeté les premiers fondements de Julnius. Cette ville primitive
existe encore, vénérée et gardée comme une précieuse relique. Son
architecture diffère beaucoup de la vôtre. Je t'expliquerai tout cela en son
temps : sache seulement que la ville moderne est à quelque cent mètres
au-dessous de l'ancienne. Le lac, encaissé dans de hautes montagnes, se
déverse dans la vallée par huit cataractes énormes qui forment autant de
courants isolés et dispersés en tout sens. A l'aide de ces courants, nous
avons creusé nous-mêmes dans la plaine une foule de ruisseaux, de
canaux et d'étangs, ne réservant de terre ferme que pour nos maisons et
nos jardins. De là résulte une sorte de ville amphibie, comme votre
Venise, et dont on ne saurait dire, à première vue, si elle est bâtie sur la
terre ou sur l'eau. Je ne te dis rien aujourd'hui de quatre édifices sacrés
construits sur le versant même des cataractes, de sorte que l'eau jaillit à
flots de leurs portiques : ce sont là des œuvres qui vous paraîtraient
incroyables de grandeur et de hardiesse.
« C'est la ville terrestre que je décris ici, la ville matérielle en quelque
sorte, celle des occupations planétaires, celle que nous appelons enfin la
Ville basse. Elle a ses rues ou plutôt ses chemins tracés pour le service
intérieur ; elle a ses places publiques, ses portiques et ses ponts jetés sur
les canaux pour le passage des serviteurs. Mais la ville intelligente, la
ville spirituelle, le vrai Julnius enfin, ce n'est pas à terre qu'il faut le
chercher, c'est dans l'air.
« Au corps matériel de nos animaux incapables de voler17, il faut la
17 Il faut pourtant en excepter certains animaux munis d'ailes et réservés pour le service de l'air et
pour les travaux qui exigeraient chez nous l'emploi de charpentes. C'est une tranformation de
l'oiseau, comme les animaux décrits plus haut sont une transformation des quadrupèdes.
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terre ferme ; mais ce que notre corps fluidique et lumineux exige, c'est
un logis aérien comme lui, presque impalpable et mobile au gré de notre
caprice. Notre habileté a résolu ce problème, à l'aide du temps et des
conditions privilégiées que le Grand Architecte nous avait faites.
Comprends bien que cette conquête des airs était indispensable à des
Esprits comme les nôtres. Notre jour est de cinq heures, et notre nuit de
cinq heures également ; mais tout est relatif, et pour des êtres prompts à
penser et à agir comme nous le sommes, pour des Esprits qui se
comprennent par le langage des yeux et qui savent communiquer
magnétiquement à distance, notre jour de cinq heures égalait déjà en
activité l'une de vos semaines. C'était encore trop peu à notre avis ; et
l'immobilité de la demeure, le point fixe du foyer était une entrave pour
toutes nos grandes œuvres. Aujourd'hui, par le déplacement facile de ces
demeures d'oiseaux, par la possibilité de transporter nous et les nôtres en
tel endroit de la planète et à telle heure du jour qu'il nous plaît, notre
existence est au moins doublée, et avec elle tout ce qu'elle peut enfanter
d'utile et de grand.
« A certaines époques de l'année, ajoute l'Esprit, à certaines fêtes, par
exemple, tu verrais ici le ciel obscurci par la nuée d'habitations qui nous
viennent de tous les points de l'horizon. C'est un curieux assemblage de
logis sveltes, gracieux, légers, de toute forme, de toute couleur, balancés
à toute hauteur et continuellement en route de la ville basse à la ville
céleste : Quelques jours après, le vide se fait peu à peu et tous ces
oiseaux s'envolent. »
A ces demeures flottantes rien ne manque, pas même le charme de la
verdure et des fleurs. Je parle d'une végétation sans exemple chez vous,
de plantes, d'arbustes même, destinés, par la nature de leurs organes, à
respirer, à s'alimenter, à vivre, à se reproduire dans l'air.
« Nous avons, dit le même Esprit, de ces touffes de fleurs énormes,
dont vous ne sauriez imaginer ni les formes ni les nuances, et d'une
légèreté de tissu qui les rend presque transparentes. Balancées dans l'air,
où de larges feuilles les soutiennent, et armées de vrilles pareilles à
celles de la vigne, elles s'assemblent en nuages de mille teintes ou se
dispersent au gré du vent, et préparent un charmant spectacle aux
promeneurs de la ville basse… Imagine la grâce de ces radeaux de
verdure, de ces jardins flottants que notre volonté peut faire ou défaire et
qui durent quelquefois toute une saison ! De longues traînées de lianes et
de branches fleuries se détachent de ces hauteurs et pendent jusqu'à
terre, des grappes énormes s'agitent en secouant leurs parfums et leurs
pétales qui s'effeuillent… Les Esprits qui traversent l'air s'y arrêtent au
passage : c'est un lieu de repos et de rencontre, et, si l'on veut, un moyen
de transport pour achever le voyage sans fatigue et de compagnie. »
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Un autre Esprit était assis sur l'une de ces fleurs au moment où je
l'évoquais.
« En ce moment, me dit-il, il fait nuit à Julnius, et je suis assis à l'écart
sur l'une de ces fleurs de l'air qui ne s'épanouissent ici qu'à la clarté de
nos lunes. Sous mes pieds toute la ville basse sommeille ; mais sur ma
tête et autour de moi, à perte de vue, il n'y a que mouvement et joie dans
l'espace. Nous dormons peu : notre âme est trop dégagée pour que les
besoins du corps soient tyranniques ; et la nuit est plutôt faite pour nos
serviteurs que pour nous. C'est l'heure des visites et des longues
causeries, des promenades solitaires, des rêveries, de la musique. Je ne
vois que demeures aériennes resplendissantes de lumières ou radeaux de
feuilles et de fleurs chargés de troupes joyeuses... La première de nos
lunes éclaire toute la ville basse : c'est une douce lumière comparable à
celle de vos clairs de lune ; mais, du côté du lac, la seconde se lève, et
celle-ci a des reflets verdâtres qui donnent à toute la rivière l'aspect d'une
grande pelouse... »
C'est sur la rive droite de cette rivière, « dont l'eau, dit l'Esprit,
t'offrirait la consistance d'une légère vapeur18, » qu'est construite la
maison de Mozart, que Palissy a bien voulu me faire dessiner sur cuivre.
Je ne donne ici que la façade du midi. La grande entrée est à gauche, sur
la plaine ; à droite est la rivière ; au nord et au midi sont les jardins. J'ai
demandé à Mozart quels étaient ses voisins. - « Plus haut, a-t-il dit, et
plus bas, deux Esprits que tu ne connais pas ; mais à gauche, je ne suis
séparé que par une grande prairie du jardin de Cervantès. »
La maison a donc quatre faces comme les nôtres, ce dont on aurait tort
néanmoins de faire une règle générale. Elle est construite avec une
certaine pierre que les animaux tirent des carrières du nord, et dont
l'Esprit compare la couleur à ces tons verdâtres que prend souvent l'azur
du ciel au moment où le soleil se couche. Quant à sa dureté, on peut s'en
faire une idée par cette observation de Palissy : « qu'elle fondrait sous
nos doigts humains aussi vite qu'un flocon de neige ; encore est-ce là
une des matières les plus résistantes de la planète ! Sur ce mur les Esprits
ont sculpté ou incrusté les étranges arabesques que le dessin cherche à
reproduire. Ce sont ou des ornements fouillés dans la pierre et coloriés
ensuite, ou des incrustations ramenées à la solidité de la pierre verte, par
un procédé qui est en grande faveur maintenant et qui conserve aux
végétaux toute la grâce de leurs contours, toute la finesse de leurs tissus,
toute la richesse de leur coloris.
18 La densité de Jupiter étant de 0.23, c'est-à-dire un peu moins du quart de celle de la Terre,
l'Esprit ne dit rien ici que de très vraisemblable. On conçoit que tout est relatif, et que sur ce
globe éthéré tout soit éthéré comme lui.
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« Une découverte, ajoute l'Esprit, que vous ferez quelque jour et qui
changera chez vous bien des choses. »
La longue fenêtre de droite présente un exemple de ce genre
d'ornementation : l'un de ses bords n'est pas autre chose qu'un roseau
énorme dont on a conservé les feuilles. Il en est de même du
couronnement de la fenêtre principale, qui affecte la forme de clefs de
sol : ce sont des plantes sarmenteuses enlacées et pétrifiées. C'est par ce
procédé qu'ils obtiennent la plupart des couronnements d'édifices, des
grilles, des balustres, etc. Souvent même la plante est placée dans le mur,
avec ses racines et dans des conditions à croître librement. Elle grandit,
se développe ; ses fleurs s'épanouissent au hasard, et l'artiste ne les fige
sur place que lorsqu'elles ont acquis tout le développement voulu pour
l'ornementation de l'édifice : la maison de Palissy est presque
entièrement décorée de cette manière.
Destiné d'abord aux meubles seuls, puis aux châssis des portes et des
fenêtres, ce genre d'ornements s'est perfectionné peu à peu et a fini par
envahir toute l'architecture. Aujourd'hui ce n'est pas seulement la fleur et
l'arbuste que l'on pétrifie de la sorte, mais l'arbre lui-même, de la racine au
faîte ; et les palais comme les édifices n'ont plus guère d'autres colonnes.
Une pétrification de même nature sert aussi à la décoration des
fenêtres. Des fleurs ou des feuilles très amples sont habilement
dépouillées de leur partie charnue : il ne reste plus que le réseau des
fibres, aussi fin que la plus fine mousseline. On le cristallise ; et de ces
feuilles assemblées avec art on construit toute une fenêtre, qui ne laisse
filtrer à l'intérieur qu'une lumière très douce : ou bien encore on les
enduit d'une sorte de verre liquide et coloré de toute nuance qui se durcit
à l'air et qui transforme la feuille en une sorte de vitre. De l'assemblage
de ces feuilles résultent, pour fenêtres, de charmants bouquets
transparents et lumineux !
Quant à la longueur même de ces ouvertures et à mille autres détails
qui peuvent surprendre au premier abord, je suis forcé d'en ajourner
l'explication : l'histoire de l'architecture dans Jupiter demanderait un
volume entier. Je renonce également à parler de l'ameublement, pour ne
m'attacher ici qu'à la disposition générale du logis.
Le lecteur a dû comprendre, d'après tout ce qui précède, que la maison
du continent ne doit être pour l'Esprit qu'une sorte de pied-à-terre. La ville
basse n'est guère fréquentée que par les Esprits de second ordre chargés
des intérêts planétaires, de l'agriculture, par exemple, ou des échanges, et
du bon ordre à maintenir parmi les serviteurs. Aussi toutes les maisons qui
reposent sur le sol n'ont-elles généralement qu'un rez-de-chaussée et un
étage : l'un, destiné aux Esprits qui agissent sous la direction du maître, et
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accessible aux animaux ; l'autre, réservé à l'Esprit seul, qui n'y demeure
que par occasion. C'est ce qui explique pourquoi nous voyons dans
plusieurs maisons de Jupiter, dans celle-ci par exemple et dans celle de
Zoroastre, un escalier et même une rampe. Celui qui rase l'eau comme
une hirondelle et qui peut courir sur les tiges de blé sans les courber, se
passe fort bien d'escalier et de rampe pour entrer chez lui ; mais les
Esprits inférieurs n'ont pas le vol si facile : ils ne s'élèvent que par
secousses, et la rampe ne leur est pas toujours inutile. Enfin l'escalier est
d'absolue nécessité pour les animaux-serviteurs, qui ne marchent pas
autrement que nous. Ces derniers ont bien leurs cases, fort élégantes du
reste, qui font partie de toutes les grandes habitations ; mais leurs
fonctions les appellent constamment à la maison du maître : il faut bien
leur en faciliter l'entrée et le parcours intérieur. De là ces constructions
bizarres, qui par la base tiennent encore de nos édifices terrestres et qui
en diffèrent absolument par le sommet.
Celle-ci se distingue surtout par une originalité que nous serions bien
incapables d'imiter. C'est une sorte de flèche aérienne qui se balance sur
le haut de l'édifice, au-dessus de la grande fenêtre et de son singulier
couronnement. Cette frêle nacelle, facile à déplacer, est pourtant
destinée, dans la pensée de l'artiste, à ne pas quitter la place qui lui est
assignée, car sans reposer en rien sur le faîte, elle en complète la
décoration, et je regrette que la dimension de la planche ne lui ait pas
permis d'y trouver place. Quant à la demeure aérienne de Mozart, je n'ai
ici qu'à en constater l'existence : les bornes de cet article ne me
permettent pas de m'étendre sur ce sujet.
Je ne finirai pourtant pas sans m'expliquer, en passant, sur le genre
d'ornements que le grand artiste a choisis pour sa demeure. Il est facile
d'y reconnaître le souvenir de notre musique terrestre : la clef de sol y est
fréquemment répétée, et, chose bizarre, jamais la clef de fa ! Dans la
décoration du rez-de-chaussée, nous retrouvons un archet, une sorte de
téorbe ou de mandoline, une lyre et toute une portée musicale. Plus haut,
c'est une grande fenêtre qui rappelle vaguement la forme d'un orgue ; les
autres ont l'apparence de grandes notes, et des notes plus petites
abondent sur toute la façade.
On aurait tort d'en conclure que la musique de Jupiter soit comparable
à la nôtre, et qu'elle se note par les mêmes signes : Mozart s'est expliqué
sur elle de manière à ne laisser aucun doute à cet égard ; mais les Esprits
rappellent volontiers, dans la décoration de leurs maisons, la mission
terrestre qui leur a mérité l'incarnation dans Jupiter et qui résume le
mieux le caractère de leur intelligence. Ainsi, dans la maison de
Zoroastre, ce sont les astres et la flamme qui font tous les frais de la
décoration.
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Il y a plus, il paraît que ce symbolisme a ses règles et ses secrets. Tous
ces ornements ne sont pas disposés au hasard : ils ont leur ordre logique
et leur signification précise ; mais c'est un art que les Esprits de Jupiter
renoncent à nous faire comprendre, du moins jusqu'à ce jour, et sur
lequel ils ne s'expliquent pas volontiers. Nos vieux architectes
employaient aussi le symbolisme dans la décoration de leurs
cathédrales ; et la tour de Saint-Jacques n'est rien moins qu'un poème
hermétique, si l'on en croit la tradition. Il n'y a donc pas à nous étonner
de l'étrangeté de la décoration architectonique dans Jupiter : si elle
contredit nos idées sur l'art humain, c'est qu'il y a en effet tout un abîme
entre une architecture qui vit et qui parle, et une maçonnerie comme la
nôtre, qui ne prouve rien. En cela, comme en toute autre chose, la
prudence nous défend cette erreur du relatif qui veut tout ramener aux
proportions et aux habitudes de l'homme terrestre. Si les habitants de
Jupiter étaient logés comme nous, s'ils mangeaient, vivaient, dormaient
et marchaient comme nous, il n'y aurait pas grand profit à y monter. C'est
bien parce que leur planète diffère absolument de la nôtre que nous
aimons à la connaître, à la rêver pour notre future demeure !
Pour ma part, je n'aurai pas perdu mon temps, et je serai bien heureux
que les Esprits m'aient choisi pour leur interprète, si leurs dessins et leurs
descriptions inspirent à un seul croyant le désir de monter plus vite à
Julnius, et le courage de tout faire pour y parvenir.
VICTORIEN SARDOU.
_______
L'auteur de cette intéressante description est un de ces adeptes fervents et
éclairés qui ne craignent pas d'avouer hautement leurs croyances, et se mettent audessus
de la critique des gens qui ne croient à rien de ce qui sort du cercle de leurs
idées. Attacher son nom à une doctrine nouvelle en bravant les sarcasmes, est un
courage qui n'est pas donné à tout le monde, et nous félicitons M. V. Sardou de
l'avoir. Son travail révèle l'écrivain distingué qui, quoique jeune encore, s'est déjà
conquis une place honorable dans la littérature, et joint au talent d'écrire les
profondes connaissances du savant ; preuve nouvelle que le Spiritisme ne se
recrute pas parmi les sots et les ignorants. Nous faisons des vœux pour que M.
Sardou complète, le plus tôt possible, son travail si heureusement commencé. Si
les astronomes nous dévoilent, par leurs savantes recherches, le mécanisme de
l'univers, les Esprits, par leurs révélations, nous en font connaître l'état moral, et
cela, comme ils le disent, dans le but de nous exciter au bien, afin de mériter une
existence meilleure.
ALLAN KARDEC.
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Paris. Typ. de COSSON ET Cie, rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
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Propagation du Spiritisme
Il se passe dans la propagation du Spiritisme un phénomène digne de
remarque. Il y a quelques années à peine que, ressuscité des croyances
antiques, il a fait sa réapparition parmi nous, non plus comme jadis, à
l'ombre des mystères, mais au grand jour et à la vue de tout le monde.
Pour quelques-uns il a été l'objet d'une curiosité passagère, un
amusement que l'on quitte comme un jouet pour en prendre un autre ;
chez beaucoup il n'a rencontré que de l'indifférence ; chez le plus grand
nombre l'incrédulité, malgré l'opinion des philosophes dont on invoque à
chaque instant le nom comme autorité. Cela n'a rien de surprenant : Jésus
lui-même a-t-il convaincu tout le peuple juif par ses miracles ? Sa bonté
et la sublimité de sa doctrine lui ont-elles fait trouver grâce devant ses
juges ? N'a-t-il pas été traité de fourbe et d'imposteur ? et si on ne lui a
pas appliqué l'épithète de charlatan, c'est qu'on ne connaissait pas alors
ce terme de notre civilisation moderne. Cependant des hommes sérieux
ont vu dans les phénomènes qui se passent de nos jours autre chose
qu'un objet de frivolité ; ils ont étudié, approfondi avec l'œil de
l'observateur consciencieux, et ils y ont trouvé la clef d'une foule de
mystères jusqu'alors incompris ; cela a été pour eux un trait de lumière,
et voilà que de ces faits est sortie toute une doctrine, toute une
philosophie, nous pouvons dire toute une science, divergente d'abord
selon le point de vue ou l'opinion personnelle de l'observateur, mais
tendant peu à peu à l'unité de principe. Malgré l'opposition intéressée
chez quelques-uns, systématique chez ceux qui croient que la lumière ne
peut sortir que de leur cerveau, cette doctrine trouve de nombreux
adhérents, parce qu'elle éclaire l'homme sur ses véritables intérêts
présents et futurs, qu'elle répond
- 238 -
à son aspiration vers l'avenir, rendu en quelque sorte palpable ; enfin
parce qu'elle satisfait à la fois sa raison et ses espérances, et qu'elle
dissipe des doutes qui dégénéraient en incrédulité absolue. Or, avec le
Spiritisme, toutes les philosophies matérialistes ou panthéistes tombent
d'elles-mêmes ; le doute n'est plus possible touchant la Divinité,
l'existence de l'âme, son individualité, son immortalité ; son avenir nous
apparaît comme la lumière du jour, et nous savons que cet avenir, qui
laisse toujours une porte ouverte à l'espérance, dépend de notre volonté
et des efforts que nous faisons pour le bien.
Tant qu'on n'a vu dans le Spiritisme que des phénomènes matériels, on
ne s'y est intéressé que comme à un spectacle, parce qu'il s'adressait aux
yeux ; mais du moment qu'il s'est élevé au rang de science morale, il a
été pris au sérieux, parce qu'il a parlé au cœur et à l'intelligence, et que
chacun y a trouvé la solution de ce qu'il cherchait vaguement en luimême
; une confiance basée sur l'évidence a remplacé l'incertitude
poignante ; du point de vue si élevé où il nous place, les choses d'ici-bas
apparaissent si petites et si mesquines, que les vicissitudes de ce monde
ne sont plus que des incidents passagers que l'on supporte avec patience
et résignation ; la vie corporelle n'est qu'une courte halte dans la vie de
l'âme ; ce n'est plus, pour nous servir de l'expression de notre savant et
spirituel confrère M. Jobard, qu'une mauvaise auberge où il n'est pas
besoin de défaire sa malle. Avec la doctrine spirite tout est défini, tout
est clair, tout parle à la raison ; en un mot, tout s'explique, et ceux qui
l'ont approfondie dans son essence y puisent une satisfaction intérieure à
laquelle ils ne veulent plus renoncer. Voilà pourquoi elle a trouvé en si
peu de temps de si nombreuses sympathies, et ces sympathies elle les
recrute non point dans le cercle restreint d'une localité, mais dans le
monde entier. Si les faits n'étaient là pour le prouver, nous en jugerions
par notre Revue, qui n'a que quelques mois d'existence, et dont les
abonnés, quoique ne se comptant pas encore par milliers, sont
disséminés sur tous les points du globe. Outre ceux de Paris et des
départements, nous en avons en Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en
Belgique, en Prusse, à Saint-Pétersbourg, Moscou, Naples, Florence,
Milan, Gênes, Turin, Genève, Madrid, Shang-haï en Chine, Batavia,
Cayenne, Mexico, au Canada, aux Etats-Unis, etc. Nous ne le disons
point par forfanterie, mais comme un fait caractéristique. Pour qu'un
journal nouveau-né, aussi spécial, soit dès aujourd'hui demandé dans
des contrées si diverses et si éloignées, il faut que l'objet qu'il traite y
trouve des partisans, autrement on ne le ferait pas venir par simple
curiosité de plusieurs milliers de lieues, fût-il du meilleur écrivain.
C'est donc par son objet qu'il intéresse
- 239 -
et non par son obscur rédacteur ; aux yeux de ses lecteurs, son objet est
donc sérieux. Il demeure ainsi évident que le Spiritisme a des racines
dans toutes les parties du monde, et, à ce point de vue, vingt abonnés
répartis en vingt pays différents prouveraient plus que cent concentrés
dans une seule localité, parce qu'on ne pourrait supposer que c'est
l'œuvre d'une coterie.
La manière dont s'est propagé le Spiritisme jusqu'à ce jour ne mérite
pas une attention moins sérieuse. Si la presse eût fait retentir sa voix en
sa faveur, si elle l'eût prôné, en un mot, si le monde en avait eu les
oreilles rebattues, on pourrait dire qu'il s'est propagé comme toutes les
choses qui trouvent du débit à la faveur d'une réputation factice, et dont
on veut essayer, ne fût-ce que par curiosité. Mais rien de cela n'a eu
lieu : la presse, en général, ne lui a prêté volontairement aucun appui ;
elle l'a dédaigné, ou si, à de rares intervalles, elle en a parlé, c'était pour
le tourner en ridicule et envoyer les adeptes aux Petites-Maisons, chose
peu encourageante pour ceux qui auraient eu la velléité de s'initier. A
peine M. Home lui-même a-t-il eu les honneurs de quelques mentions
semi-sérieuses, tandis que les événements les plus vulgaires y trouvent
une large place. Il est d'ailleurs aisé devoir, au langage des adversaires,
que ceux-ci en parlent comme les aveugles des couleurs, sans
connaissance de cause, sans examen sérieux et approfondi, et
uniquement sur une première impression ; aussi leurs arguments se
bornent-ils à une négation pure et simple, car nous n'honorons pas du
nom d'arguments les quolibets facétieux ; des plaisanteries, quelque
spirituelles qu'elles soient, ne sont pas des raisons. Il ne faut pourtant pas
accuser d'indifférence ou de mauvais vouloir tout le personnel de la
presse. Individuellement le Spiritisme y compte des partisans sincères, et
nous en connaissons plus d'un parmi les hommes de lettres les plus
distingués. Pourquoi donc gardent-ils le silence ? C'est qu'à côté de la
question de croyance il y a celle de la personnalité, toute-puissante dans
ce siècle-ci. La croyance, chez eux comme chez beaucoup d'autres, est
concentrée et non expansive ; ils sont, en outre, obligés de suivre les
errements de leur journal, et tel journaliste craint de perdre des abonnés
en arborant franchement un drapeau dont la couleur pourrait déplaire à
quelques-uns d'entre eux. Cet état de choses durera-t-il ? Non ; bientôt il
en sera du Spiritisme comme du magnétisme dont jadis on ne parlait qu'à
voix basse, et qu'on ne craint plus d'avouer aujourd'hui. Aucune idée
nouvelle, quelque belle et juste qu'elle soit, ne s'implante instantanément
dans l'esprit des masses, et celle qui ne rencontrerait pas d'opposition
serait un phénomène tout à fait insolite. Pourquoi le Spiritisme ferait-il
exception à la règle commune ? Il faut aux idées, comme aux fruits, le
temps de mûrir ; mais la légèreté
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humaine fait qu'on les juge avant leur maturité, ou sans se donner la
peine d'en sonder les qualités intimes. Ceci nous rappelle la spirituelle
fable de la Jeune Guenon, le Singe et la Noix. Cette jeune guenon,
comme on le sait, cueille une noix dans sa coque verte ; elle y porte la
dent, fait la grimace et la rejette en s'étonnant qu'on trouve bonne une
chose si amère : mais un vieux singe, moins superficiel, et sans doute
profond penseur dans son espèce, ramasse la noix, la casse, l'épluche, la
mange, et la trouve délicieuse, ce qu'il accompagne d'une belle morale à
l'adresse de tous les gens qui jugent les choses nouvelles à l'écorce.
Le Spiritisme a donc dû marcher sans l'appui d'aucun secours étranger,
et voilà qu'en cinq ou six ans il se vulgarise avec une rapidité qui tient
du prodige. Où a-t-il puisé cette force, si ce n'est en lui-même ? Il faut
donc qu'il y ait dans son principe quelque chose de bien puissant pour
s'être ainsi propagé sans les moyens surexcitants de la publicité. C'est
que, comme nous l'avons dit plus haut, quiconque se donne la peine de
l'approfondir y trouve ce qu'il cherchait, ce que sa raison lui faisait
entrevoir, une vérité consolante, et, en fin de compte, y puise l'espérance
et une véritable jouissance. Aussi les convictions acquises sont-elles
sérieuses et durables ; ce ne sont point de ces opinions légères qu'un
souffle fait naître et qu'un autre souffle efface. Quelqu'un nous disait
dernièrement : « Je trouve dans le Spiritisme une si suave espérance, j'y
puise de si douces et si grandes consolations, que toute pensée contraire
me rendrait bien malheureux, et je sens que mon meilleur ami me
deviendrait odieux s'il tentait de m'arracher à cette croyance. »
Lorsqu'une idée n'a pas de racines, elle peut jeter un éclat passager,
comme ces fleurs que l'on fait pousser par force ; mais bientôt, faute de
soutien, elle meurt et on n'en parle plus. Celles, au contraire, qui ont une
base sérieuse, grandissent et persistent : elles finissent par s'identifier
tellement aux habitudes qu'on s'étonne plus tard d'avoir jamais pu s'en
passer.
Si le Spiritisme n'a pas été secondé par la presse d'Europe, il n'en est
pas de même, dira-t-on, de celle d'Amérique. Cela est vrai jusqu'à un
certain point. Il y a en Amérique, comme partout ailleurs, la presse
générale et la presse spéciale. La première s'en est sans doute beaucoup
plus occupée que parmi nous, quoique moins qu'on ne le pense ; elle a
d'ailleurs aussi ses organes hostiles. La presse spéciale compte, aux
Etats-Unis seuls, dix-huit journaux spirites, dont dix hebdomadaires et
plusieurs de grand format. On voit que nous sommes encore bien en
arrière sous ce rapport ; mais là, comme ici, les journaux spéciaux
s'adressent aux gens spéciaux ; il est évident qu'une gazette médicale,
par exemple, ne sera recherchée de
- 241 -
préférence ni par des architectes, ni par des hommes de loi ; de même un
journal spirite n'est lu, à peu d'exceptions près, que par les partisans du
Spiritisme. Le grand nombre de journaux américains qui traitent cette
matière prouve une chose, c'est qu'ils ont assez de lecteurs pour les
alimenter. Ils ont beaucoup fait, sans doute, mais leur influence est, en
général, purement locale ; la plupart sont inconnus du public européen,
et les nôtres ne leur ont fait que de bien rares emprunts. En disant que le
Spiritisme s'est propagé sans l'appui de la presse, nous avons entendu
parler de la presse générale, qui s'adresse à tout le monde, de celle dont
la voix frappe chaque jour des millions d'oreilles, qui pénètre dans les
retraites les plus obscures ; de celle avec laquelle l'anachorète, au fond
de son désert, peut être au courant de ce qui se passe aussi bien que le
citadin, de celle enfin qui sème les idées à pleines mains. Quel est le
journal spirite qui peut se flatter de faire ainsi retentir les échos du
monde ? Il parle aux gens convaincus ; il n'appelle pas l'attention des
indifférents. Nous sommes donc dans le vrai en disant que le Spiritisme
a été livré à ses propres forces ; si par lui-même il a fait de si grands pas,
que sera-ce quand il pourra disposer du puissant levier de la grande
publicité ! En attendant ce moment il plante partout des jalons ; partout
ses rameaux trouveront des points d'appui ; partout enfin il trouvera des
voix dont l'autorité imposera silence à ses détracteurs.
La qualité des adeptes du Spiritisme mérite une attention particulière.
Se recrute-t-il dans les rangs inférieurs de la société, parmi les gens
illettrés ? Non ; ceux-là, s'en occupent peu ou point ; c'est à peine s'ils en
ont entendu parler. Les tables tournantes même y ont trouvé peu de
praticiens. Jusqu'à présent ses prosélytes sont dans les premiers rangs de
la société, parmi les gens éclairés, les hommes de savoir et de
raisonnement ; et, chose remarquable, les médecins qui ont fait pendant
si longtemps une guerre acharnée au magnétisme, se rallient sans peine à
cette doctrine ; nous en comptons un grand nombre, tant en France qu'à
l'étranger, parmi nos abonnés, au nombre desquels se trouvent aussi en
grande majorité des hommes supérieurs à tous égards, des notabilités
scientifiques et littéraires, de hauts dignitaires, des fonctionnaires
publics, des officiers généraux, des négociants, des ecclésiastiques, des
magistrats, etc., tous gens trop sérieux pour prendre à titre de passetemps
un journal qui, comme le nôtre, ne se pique pas d'être amusant, et
encore moins s'ils croyaient n'y trouver que des rêveries. La Société
parisienne des Etudes spirites n'est pas une preuve moins évidente de
cette vérité, par le choix des personnes qu'elle réunit ; ses séances sont
suivies avec un intérêt soutenu, une attention religieuse, nous pouvons
même dire avec avidité, et pourtant on ne s'y occupe que d'études
- 242 -
graves, sérieuses, souvent très abstraites, et non d'expériences propres à
exciter la curiosité. Nous parlons de ce qui se passe sous nos yeux, mais
nous pouvons en dire autant de tous les centres où l'on s'occupe de
Spiritisme au même point de vue, car presque partout (comme les Esprits
l'avaient annoncé) la période de curiosité touche à son déclin. Ces
phénomènes nous font pénétrer dans un ordre de choses si grand, si
sublime, qu'auprès de ces graves questions un meuble qui tourne ou qui
frappe est un joujou d'enfant : c'est l'a b c de la science.
On sait d'ailleurs à quoi s'en tenir maintenant sur la qualité des Esprits
frappeurs, et, en général, de ceux qui produisent des effets matériels. Ils
ont justement été nommés les saltimbanques du monde spirite ; c'est
pourquoi on s'y attache moins qu'à ceux qui peuvent nous éclairer.
On peut assigner à la propagation du Spiritisme quatre phases ou
périodes distinctes :
1° Celle de la curiosité, dans laquelle les Esprits frappeurs ont joué le
principal rôle pour appeler l'attention et préparer les voies.
2° Celle de l'observation, dans laquelle nous entrons et qu'on peut
aussi appeler la période philosophique. Le Spiritisme est approfondi et
s'épure ; il tend à l'unité de doctrine et se constitue en science.
Viendront ensuite :
3° La période de l'admission, où le Spiritisme prendra un rang officiel
parmi les croyances universellement reconnues.
4° La période d'influence sur l'ordre social. C'est alors que l'humanité,
sous l'influence de ces idées, entrera dans une nouvelle voie morale.
Cette influence, dès aujourd'hui, est individuelle ; plus tard, elle agira sur
les masses pour le bien général.
Ainsi, d'un côté voilà une croyance qui se répand dans le monde entier
d'elle-même et de proche en proche, et sans aucun des moyens usuels de
propagande forcée ; de l'autre cette même croyance qui prend racine, non
dans les bas-fonds de la société, mais dans sa partie la plus éclairée. N'y
a-t-il pas dans ce double fait quelque chose de bien caractéristique et qui
doit donner à réfléchir à tous ceux qui traitent encore le Spiritisme de
rêve creux ? A l'encontre de beaucoup d'autres idées qui partent d'en bas,
informes ou dénaturées, et ne pénètrent qu'à la longue dans les rangs
supérieurs, où elles s'épurent, le Spiritisme part d'en haut, et n'arrivera
aux masses que dégagé des idées fausses inséparables des choses
nouvelles.
Il faut cependant en convenir, il n'y a encore chez beaucoup d'adeptes
qn'une croyance latente ; la peur du ridicule chez les uns, chez d'autres la
crainte de froisser à leur préjudice certaines susceptibilités, les empêche
- 243 -
d'afficher hautement leurs opinions ; cela est puéril, sans doute, et
pourtant nous le comprenons ; on ne peut demander à certains hommes
ce que la nature ne leur a pas donné : le courage de braver le Qu'en dirat-
on ; mais quand le Spiritisme sera dans toutes les bouches, et ce temps
n'est pas loin, ce courage viendra aux plus timides. Un changement
notable s'est déjà opéré sous ce rapport depuis quelque temps ; on en
parle plus ouvertement ; on se risque, et cela fait ouvrir les yeux aux
antagonistes mêmes, qui se demandent s'il est prudent, dans l'intérêt de
leur propre réputation, de battre en brèche une croyance qui, bon gré,
mal gré, s'infiltre partout et trouve ses appuis au faîte de la société. Aussi
l'épithète de fous, si largement prodiguée aux adeptes, commence à
devenir ridicule ; c'est un lieu commun qui s'use et tourne au trivial, car
bientôt les fous seront plus nombreux que les gens sensés, et déjà plus
d'un critique s'est rangé de leur côté ; c'est, du reste, l'accomplissement
de ce qu'ont annoncé les Esprits en disant que : les plus grands
adversaires du Spiritisme en deviendront les plus chauds partisans et les
plus ardents propagateurs.
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Platon : doctrine du choix des épreuves.
Nous avons vu, par les curieux documents celtiques que nous avons
publiés dans notre numéro d'avril, la doctrine de la réincarnation
professée par les druides, selon le principe de la marche ascendante de
l'âme humaine à laquelle ils faisaient parcourir les divers degrés de notre
échelle spirite. Tout le monde sait que l'idée de la réincarnation remonte
à la plus haute antiquité, et que Pythagore lui-même l'a puisée chez les
Indiens et les Egyptiens. Il n'est donc pas étonnant que Platon, Socrate et
autres partageassent une opinion admise par les plus illustres
philosophes du temps ; mais ce qui est plus remarquable peut-être, c'est
de trouver, dès cette époque, le principe de la doctrine du choix des
épreuves enseignée aujourd'hui par les Esprits, doctrine qui présuppose
la réincarnation, sans laquelle elle n'aurait aucune raison d'être. Nous ne
discuterons point aujourd'hui cette théorie, qui était si loin de notre
pensée lorsque les Esprits nous l'ont révélée, qu'elle nous surprit
étrangement, car, nous l'avouons en toute humilité, ce que Platon avait
écrit sur ce sujet spécial, nous était alors totalement inconnu, preuve
nouvelle, entre mille, que les communications qui nous ont été faites, ne
sont point le reflet de notre opinion personnelle.
- 244 -
Quant à celle de Platon, nous constatons simplement l'idée principale,
chacun pouvant aisément faire la part de la forme sous laquelle elle est
présentée, et juger les points de contact qu'elle peut avoir, dans certains
détails, avec notre théorie actuelle. Dans son allégorie du Fuseau de la
Nécessité, il suppose un entretien entre Socrate et Glaucon, et prête au
premier le discours suivant sur les révélations de l'Arménien Er,
personnage fictif, selon toute probabilité, quoique quelques-uns le
prennent pour Zoroastre.
On comprendra facilement que ce récit n'est qu'un cadre imaginé pour
amener le développement de l'idée principale : l'immortalité de l'âme, la
succession des existences, le choix de ces existences par l'effet du libre
arbitre, enfin les conséquences heureuses ou malheureuses de ce choix,
souvent imprudent, propositions qui se trouvent toutes dans le Livre des
Esprits, et que viennent confirmer les faits nombreux cités dans cette
Revue.
« Le récit que je vais vous rappeler, dit Socrate à Glaucon, est celui
d'un homme de cœur, Er, l'Arménien, originaire de Pamphylie. Il avait
été tué dans une bataille. Dix jours après, comme on enlevait les
cadavres déjà défigurés de ceux qui étaient tombés avec lui, le sien fut
trouvé sain et entier. On le porta chez lui pour faire ses funérailles, et le
deuxième jour, lorsqu'il était sur le bûcher, il revécut et raconta ce qu'il
avait vu dans l'autre vie.
« Aussitôt que son âme était sortie de son corps, il s'était mis en route
avec une foule d'autres âmes et était arrivé en un lieu merveilleux, où se
voyaient dans la terre deux ouvertures voisines l'une de l'autre, et deux
autres ouvertures au ciel qui répondaient à celles-là. Entre ces deux
régions étaient assis des juges. Dès qu'ils avaient prononcé une sentence,
ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite, par une des
ouvertures du ciel, après leur avoir attaché par-devant un écriteau
contenant le jugement rendu en leur faveur, et aux méchants de prendre
leur route à gauche, dans les abîmes, ayant derrière le dos un semblable
écrit, où étaient marquées toutes leurs actions. Lorsqu'il se présenta à son
tour, les juges déclarèrent qu'il devait porter aux hommes la nouvelle de
ce qui passait en cet autre monde, et lui ordonnèrent d'écouter et
d'observer tout ce qui s'offrirait à lui.
« Il vit d'abord les âmes jugées disparaître, les unes montant au ciel, les
autres descendant sous la terre par les deux ouvertures qui se répondaient :
tandis que par la seconde ouverture de la terre il vit sortir des âmes
couvertes de poussière et d'ordures, en même temps que par la seconde
ouverture du ciel descendaient d'autres âmes pures et sans tache. Elles
paraissaient toutes venir d'un long voyage et s'arrêter avec plaisir dans la
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prairie comme dans un lieu d'assemblée. Celles qui se connaissaient se
saluaient les unes les autres et se demandaient des nouvelles de ce qui se
passait aux lieux d'où elles venaient : le ciel et la terre. Ici, parmi les
gémissements et les larmes, on rappelait tout ce qu'on avait souffert ou
vu souffrir en voyageant sous terre ; là, on racontait les joies du ciel et le
bonheur de contempler les merveilles divines.
« Il serait trop long de suivre le discours entier de l'Arménien, mais
voici, en somme, ce qu'il disait. Chacune des âmes portait dix fois la
peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie. La durée de
chaque punition était de cent ans, durée naturelle de la vie humaine, afin
que le châtiment fût toujours décuple pour chaque crime. Ainsi, ceux qui
ont fait périr en foule leurs semblables, trahi des villes, des armées,
réduit leurs concitoyens en esclavage ou commis d'autres forfaits, étaient
tourmentés au décuple pour chacun de ces crimes. Ceux, au contraire,
qui ont fait du bien autour d'eux, qui ont été justes et vertueux,
recevaient, dans la même proportion, la récompense de leurs bonnes
actions. Ce qu'il disait des enfants que la mort enlève peu de temps après
leur naissance mérite moins d'être répété ; mais il assurait que l'impie, le
fils dénaturé, l'homicide, étaient réservés à de plus cruelles peines, et
l'homme religieux et le bon fils à de plus grandes félicités.
« Il avait été présent lorsqu'une âme avait demandé à une autre où était
le grand Ardiée. Cet Ardiée avait été un tyran d'une ville de Pamphylie
mille ans auparavant ; il avait tué son vieux père, son frère aîné, et
commis, disait-on, plusieurs autres crimes énormes. « Il ne vient pas,
avait répondu l'âme, et il ne viendra jamais ici. Nous avons tous été
témoins, à son sujet, d'un affreux spectacle. Lorsque nous étions sur le
point de sortir de l'abîme, après avoir accompli nos peines, nous vîmes
Ardiée et un grand nombre d'autres, dont la plupart étaient des tyrans
comme lui ou des êtres qui, dans une condition privée, avaient commis
de grands crimes : ils faisaient pour monter de vains efforts, et toutes les
fois que ces coupables, dont les crimes étaient sans remède ou n'avaient
pas été suffisamment expiés, essayaient de sortir, l'abîme les repoussait
en mugissant. Alors des personnages hideux, au corps enflammé, qui se
trouvaient là, accoururent à ces gémissements. Ils emmenèrent d'abord
de vive force un certain nombre de ces criminels ; quant à Ardiée et aux
autres, ils leur lièrent les pieds, les mains et la tête, et, les ayant jetés à
terre et écorchés à force de coups, ils les traînèrent hors de la route, à
travers des ronces sanglantes, répétant aux ombres, à mesure qu'il en
passait quelqu'une : « Voilà des tyrans et des homicides, nous les
emportons pour les jeter dans le Tar-
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tare. » Cette âme ajoutait que, parmi tant d'objets terribles, rien ne leur
causait plus d'effroi que le mugissement du gouffre, et que c'était une
extrême joie pour elles d'en sortir en silence.
« Tels étaient à peu près les jugements des âmes, leurs châtiments et
leurs récompenses.
« Après sept jours de repos dans cette prairie, les âmes durent en partir
le huitième, et se remirent en route. Au bout de quatre jours de chemin
elles aperçurent d'en haut, sur toute la surface du ciel et de la terre, une
immense lumière, droite comme une colonne et semblable à l'iris, mais
plus éclatante et plus pure. Un seul jour leur suffit pour l'atteindre, et
elles virent alors, vers le milieu de cette muraille, l'extrémité des chaînes
qui y rattachent les cieux. C'est là ce qui les soutient, c'est l'enveloppe du
vaisseau du monde, c'est la vaste ceinture qui l'environne. Au sommet,
était suspendu le Fuseau de la Nécessité, autour duquel se formaient
toutes les circonférences19.
« Autour du fuseau, et à des distances égales, siégeaient sur des trônes
les trois Parques, filles de la Nécessité : Lachésis, Clotho et Atropos,
vêtues de blanc et la tête couronnée d'une bandelette. Elles chantaient, en
s'unissant au concert des Sirènes : Lachésis le passé, Clotho le présent,
Atropos l'avenir. Clotho touchait par intervalles, de la main droite,
l'extérieur du fuseau ; Atropos, de la main gauche, imprimait le
mouvement aux cercles intérieurs, et Lachésis, de l'une et l'autre main,
touchait tour à tour, tantôt le fuseau, tantôt les pesons intérieurs.
« Aussitôt que les âmes étaient arrivées, il leur avait fallu se présenter
devant Lachésis. D'abord un hiérophante les avait fait ranger par ordre,
l'une auprès de l'autre. Ensuite, ayant pris sur les genoux de Lachésis les
sorts ou numéros dans l'ordre desquels chaque âme devait être appelée,
ainsi que les diverses conditions humaines offertes à leur choix, il était
monté sur une estrade et avait parlé ainsi : « Voici ce que dit la vierge
Lachésis, fille de la Nécessité : Ames passagères, vous allez
commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle.
On ne vous assignera pas votre génie, c'est vous qui le choisirez vousmêmes.
Celle que le sort appellera la première choisira, et son choix
sera irrévocable. La vertu n'est à personne : elle s'attache à qui l'honore
et abandonne qui la néglige. On est responsable de son choix, Dieu est
innocent. » A ces mots, il avait répandu les numéros, et chaque âme
ramassa celui qui tomba devant elle, excepté l'Arménien, à qui on ne le
permit pas. Ensuite l'hiérophante étala
19 Ce sont les diverses sphères des planètes ou les divers étages du ciel, tournant autour de la
terre fixée à l'axe même du fuseau. (V. COUSIN.)
- 247 -
sur terre, devant elles, des genres de vie de toute espèce, en beaucoup
plus grand nombre qu'il n'y avait d'âmes assemblées. La variété en était
infinie ; il s'y trouvait à la fois toutes les conditions des hommes ainsi
que des animaux. Il y avait des tyrannies : les unes qui duraient jusqu'à
la mort, les autres brusquement interrompues et finissant par la pauvreté,
l'exil et l'abandon. L'illustration se montrait sous plusieurs faces : on
pouvait choisir la beauté, l'art de plaire, les combats, la victoire ou la
noblesse de race. Des états tout à fait obscurs par tous ces endroits, ou
intermédiaires, des mélanges de richesse et de pauvreté, de santé et de
maladie, étaient offerts au choix : il y avait aussi des conditions de
femme de la même variété.
« C'est évidemment là, cher Glaucon, l'épreuve redoutable pour
l'humanité. Que chacun de nous y songe, et qu'il laisse toutes les vaines
études pour ne se livrer qu'à la science qui fait le sort de l'homme.
Cherchons un maître qui nous apprenne à discerner la bonne et la
mauvaise destinée, et à choisir tout le bien que le ciel nous abandonne.
Examinons avec lui quelles situations humaines, séparées ou réunies,
conduisent aux bonnes actions : si la beauté, par exemple, jointe à la
pauvreté ou à la richesse, ou à telle disposition de l'âme, doit produire la
vertu ou le vice ; de quel avantage peuvent être une naissance brillante
ou commune, la vie privée ou publique, la force ou la faiblesse,
l'instruction ou l'ignorance, enfin tout ce que l'homme reçoit de la nature
et tout ce qu'il tient de lui-même. Eclairés par la conscience, décidons
quel lot notre âme doit préférer. Oui, le pire des destins est celui qui la
rendrait injuste, et le meilleur celui qui la formera sans cesse à la vertu :
tout le reste n'est rien pour nous. Irions-nous oublier qu'il n'y a point de
choix plus salutaire après la mort comme pendant la vie ! Ah ! que ce
dogme sacré s'identifie pour jamais avec notre âme, afin qu'elle ne se
laisse éblouir, là-bas, ni par les richesses ni par les autres maux de cette
nature, et qu'elle ne s'expose point, en se jetant avec avidité sur la
condition du tyran ou sur quelque autre semblable, à commettre un grand
nombre de maux sans remède et à en souffrir encore de plus grands.
« Selon le rapport de notre messager, l'hiérophante avait dit : « Celui
qui choisira le dernier, pourvu qu'il le fasse avec discernement, et
qu'ensuite il soit conséquent dans sa conduite, peut se promettre une vie
heureuse. Que celui qui choisira le premier se garde de trop de
confiance, et que le dernier ne désespère point. » Alors, celui que le sort
nommait le premier s'avança avec empressement et choisit la tyrannie la
plus considérable ; emporté par son imprudence et son avidité, et sans
regarder suffisamment à ce qu'il faisait, il ne vit point cette fatalité
attachée à l'objet de son choix
- 248 -
d'avoir un jour à manger la chair de ses propres enfants et bien d'autres
crimes horribles. Mais quand il eut considéré le sort qu'il avait choisi, il
gémit, se lamenta, et, oubliant les leçons de l'hiérophante, il finit par
accuser de ses maux la fortune, les génies, tout, excepté lui-même20.
Cette âme était du nombre de celles qui venaient du ciel : elle avait vécu
précédemment dans un Etat bien gouverné et avait fait le bien par la
force de l'habitude plutôt que par philosophie. Voilà pourquoi, parmi
celles qui tombaient en de semblables mécomptes, les âmes venues du
ciel n'étaient pas les moins nombreuses, faute d'avoir été éprouvées par
les souffrances. Au contraire, celles qui, ayant passé par le séjour
souterrain, avaient souffert et vu souffrir, ne choisissaient pas ainsi à la
hâte. De là, indépendamment du hasard des rangs pour être appelées à
choisir, une sorte d'échange des biens et des maux pour la plupart des
âmes. Ainsi, un homme qui, à chaque renouvellement de sa vie d'ici-bas,
s'appliquerait constamment à la saine philosophie et aurait le bonheur de
ne pas avoir les derniers sorts, il y a grande apparence, d'après ce récit,
que non-seulement il serait heureux en ce monde, mais encore que, dans
son voyage d'ici là-bas et dans son retour, il marcherait par la voie unie
du ciel et non par le sentier pénible de l'abîme souterrain.
« L'Arménien ajoutait que c'était un spectacle curieux de voir de
quelle manière chaque âme faisait son choix. Rien de plus étrange et de
plus digne à la fois de compassion et de risée. C'était, la plupart du
temps, d'après les habitudes de la vie antérieure que l'on choisissait. Er
avait vu l'âme qui avait appartenu à Orphée choisir l'âme d'un cygne, en
haine des femmes, qui lui avaient donné la mort, ne voulant devoir sa
naissance à aucune d'elles ; l'âme de Thomyris avait choisi la condition
d'un rossignol ; et réciproquement un cygne, ainsi que d'autres
musiciens comme lui, avaient adopté la nature de l'homme. Une autre
âme, appelée la vingtième à choisir, avait pris la nature d'un lion :
c'était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il
20 Les Anciens n'attachaient pas au mot tyran la même idée que nous ; ils donnaient ce nom à
tous ceux qui s'emparaient du pouvoir souverain, quelles que fussent leurs qualités bonnes ou
mauvaises. L'histoire cite des tyrans qui ont fait le bien ; mais comme le contraire arrivait le
plus souvent, et que pour satisfaire leur ambition ou se maintenir au pouvoir aucun crime ne
leur coûtait, ce mot est devenu plus tard synonyme de cruel, et se dit de tout homme qui abuse
de son autorité.
L'âme dont parle Er, en choisissant la tyrannie la plus considérable, n'avait point voulu la
cruauté, mais simplement le pouvoir le plus étendu comme condition de sa nouvelle
existence ; lorsque son choix fut irrévocable, elle s'aperçut que ce même pouvoir l'entraînerait
au crime, et elle regretta de l'avoir fait, en accusant de ses maux tout, excepté elle-même ; c'est
l'histoire de la plupart des hommes, qui sont les artisans de leur propre malheur sans vouloir
se l'avouer.
- 249 -
détestait l'humanité, en ressouvenir du jugement qui lui avait enlevé les
armes d'Achille. Après celle-là vint l'âme d'Agamemnon, que ses
malheurs rendaient aussi l'ennemi des hommes : il prit la condition
d'aigle. L'âme d'Atalante, appelée à choisir vers la moitié, ayant
considéré les grands honneurs rendus aux athlètes, n'avait pu résister au
désir de devenir athlète. Epée, qui construisit le cheval de Troie, était
devenue une femme industrieuse. L'âme du bouffon Thersite, qui se
présenta des dernières, revêtit les formes d'un singe. L'âme d'Ulysse, à
qui le hasard avait donné le dernier lot, vint aussi pour choisir : mais le
souvenir de ses longs revers l'ayant désabusée de l'ambition, elle chercha
longtemps et découvrit à grand-peine, dans un coin, la vie tranquille d'un
homme privé que toutes les autres âmes avaient laissée à l'écart. En
l'apercevant, elle dit que, quand elle aurait été la première à choisir, elle
n'aurait pas fait d'autre choix. Les animaux, quels qu'ils soient, passent
également les uns dans les autres ou dans le corps des hommes : ceux
qui furent méchants deviennent des bêtes féroces, et les bons, des
animaux apprivoisés.
« Après que toutes les âmes eurent fait choix d'une condition, elles
s'approchèrent de Lachésis dans l'ordre suivant lequel elles avaient
choisi. La Parque donna à chacune le génie qu'elle avait préféré, afin
qu'il lui servît de gardien pendant sa vie et qu'il lui aidât à remplir sa
destinée. Ce génie la conduisit d'abord à Clotho qui, de sa main et d'un
tour de fuseau, confirmait la destinée choisie. Après avoir touché le
fuseau, il la menait de là vers Atropos, qui roulait le fil pour rendre
irrévocable ce qui avait été filé par Clotho. Ensuite on s'avançait vers le
trône de la Nécessité, sous lequel l'âme et son génie passaient ensemble.
Aussitôt que toutes eurent passé, elles se rendirent dans la plaine du
Léthé (l'Oubli)21, où elles essuyèrent une chaleur insupportable, parce
qu'il n'y avait ni arbre ni plante. Le soir venu, elles passèrent la nuit
auprès du fleuve Amélès (absence de pensées sérieuses), fleuve dont
aucun vase ne peut contenir l'eau : on est obligé d'en boire ; mais des
imprudents en boivent trop. Ceux qui en boivent sans cesse perdent toute
mémoire. On s'endormit après ; mais vers le milieu de la nuit il survint
un éclat de tonnerre avec un tremblement de terre : aussitôt les âmes
furent dispersées çà et là vers les divers points de leur naissance
terrestre, comme des étoiles qui jailliraient tout à coup dans le ciel.
Quant à lui, disait Er, on l'avait empêché de boire de l'eau du fleuve :
cependant il ne savait pas où ni comment son âme s'était rejointe à son
corps ; mais le matin, ayant tout à coup ouvert les yeux, il s'aperçut qu'il
était étendu sur le bûcher.
21 Allusion à l'oubli qui suit le passage d'une existence à l'autre.
- 250 -
« Tel est le mythe, cher Glaucon, que la tradition a fait vivre jusqu'à
nous. Il peut nous préserver de notre perte : si nous y ajoutons foi, nous
passerons heureusement le Léthé et nous maintiendrons notre âme pure
de toute souillure. »
_______
Un avertissement d'outre-tombe.
Le fait suivant est rapporté par la Patrie du 15 août 1858 :
« Mardi dernier, je me suis engagé, assez imprudemment peut-être, à
vous conter une histoire émouvante. J'aurais dû songer à une chose : c'est
qu'il n'y a pas d'histoires émouvantes, il n'y a que des histoires bien
contées, et le même récit, fait par deux narrateurs différents, peut
endormir un auditoire ou lui donner la chair de poule. Que ne me suis-je
entendu avec mon compagnon de voyage de Cherbourg à Paris, M. B…,
de qui je tiens l'anecdote merveilleuse ! si j'avais sténographié sa
narration, j'aurais vraiment quelque chance de vous faire frissonner.
« Mais j'ai eu le tort de m'en rapporter à ma détestable mémoire, et je
le regrette vivement. Enfin, vaille que vaille, voici l'aventure, et le
dénouement vous prouvera qu'aujourd'hui, 15 août, elle est tout à fait de
circonstance.
« M. de S… (un nom historique porté aujourd'hui encore avec
honneur) était officier sous le Directoire. Pour son plaisir ou pour les
besoins de son service il faisait route vers l'Italie.
« Dans un de nos départements du centre, il fut surpris par la nuit et
s'estima heureux de trouver un gîte sous le toit d'une espèce de baraque
de mine suspecte, où on lui offrit un mauvais souper et un grabat dans un
grenier.
« Habitué à la vie d'aventures et au rude métier de la guerre, M. de S...
mangea de bon appétit, se coucha sans murmurer et s'endormit
profondément.
« Son sommeil fut troublé par une apparition redoutable. Il vit un
spectre se dresser dans l'ombre, marcher d'un pas lourd vers son grabat
et s'arrêter à la hauteur de son chevet. C'était un homme d'une
cinquantaine d'années, dont les cheveux gris et hérissés étaient rouges
de sang ; il avait la poitrine nue, et sa gorge ridée était coupée de
blessures béantes. Il resta un moment silencieux, fixant ses yeux noirs
et profonds sur le voyageur endormi ; puis sa pâle figure s'anima, ses
prunelles rayonnèrent comme
- 251 -
deux charbons ardents ; il parut faire un violent effort, et, d'une voix
sourde et tremblante, il prononça ces paroles étranges :
« - Je te connais, tu es soldat comme moi, comme moi homme de cœur
et incapable de manquer à ta parole. Je viens te demander un service que
d'autres m'ont promis et qu'ils ne m'ont point rendu. Il y a trois semaines
que je suis mort ; l'hôte de cette maison, aidé par sa femme, m'a surpris
pendant mon sommeil et m'a coupé la gorge. Mon cadavre est caché sous
un tas de fumier, à droite, au fond de la basse-cour. Demain, va trouver
l'autorité du lieu, amène deux gendarmes et fais-moi ensevelir. L'hôte et
sa femme se trahiront d'eux-mêmes et tu les livreras à la justice. Adieu,
je compte sur ta pitié ; n'oublie pas la prière d'un ancien compagnon
d'armes.
« M. de S…, en s'éveillant, se souvint de son rêve. La tête appuyée sur
le coude, il se prit à méditer ; son émotion était vive, mais elle se dissipa
devant les premières clartés du jour, et il se dit comme Athalie :
Un songe ! me devrais-je inquiéter d'un songe ?
Il fit violence à son cœur, et, n'écoutant que sa raison, il boucla sa
valise et continua sa route.
« Le soir, il arriva à sa nouvelle étape et s'arrêta pour passer la nuit
dans une auberge. Mais à peine avait-il fermé les yeux, que le spectre lui
apparut une seconde fois, triste et presque menaçant.
« - Je m'étonne et je m'afflige, dit le fantôme, de voir un homme
comme toi se parjurer et faillir à son devoir. J'attendais mieux de ta
loyauté. Mon corps est sans sépulture, mes assassins vivent en paix.
Ami, ma vengeance est dans ta main ; au nom de l'honneur, je te somme
de revenir sur tes pas.
« M. de S... passa le reste de la nuit dans une grande agitation ; le jour
venu, il eut honte de sa frayeur et continua son voyage.
« Le soir, troisième halte, troisième apparition. Cette fois, le fantôme
était plus livide et plus terrible ; un sourire amer errait sur ses lèvres
blanches ; il parla d'une voix rude :
« - Il paraît que je t'avais mal jugé : il paraît que ton cœur, comme
celui des autres, est insensible aux prières des infortunés. Une dernière
fois je viens invoquer ton aide et faire appel à ta générosité. Retourne à
X…, venge-moi, ou sois maudit.
« Cette fois, M. de S… ne délibéra plus : il rebroussa chemin jusqu'à
l'auberge suspecte où il avait passé la première de ces nuits lugubres. Il se
rendit chez le magistrat, et demanda deux gendarmes. A sa vue, à la vue
- 252 -
des deux gendarmes, les assassins pâlirent, et avouèrent leur crime,
comme si une force supérieure leur eût arraché cette confession fatale.
« Leur procès s'instruisit rapidement, et ils furent condamnés à mort.
Quant au pauvre officier, dont on retrouva le cadavre sous le tas de
fumier, à droite, au fond de la basse-cour, il fut enseveli en terre sainte,
et les prêtres prièrent pour le repos de son âme.
« Ayant accompli sa mission, M. de S… se hâta de quitter le pays et
courut vers les Alpes sans regarder derrière lui.
« La première fois qu'il se reposa dans un lit, le fantôme se dressa
encore devant ses yeux, non plus farouche et irrité, mais doux et
bienveillant.
« - Merci, dit-il, merci, frère. Je veux reconnaître le service que tu m'as
rendu : je me montrerai à toi une fois encore, une seule ; deux heures
avant ta mort, je viendrai t'avertir. Adieu.
« M. de S… avait alors trente ans environ ; pendant trente ans, aucune
vision ne vint troubler la quiétude de sa vie. Mais en 182., le 14 août,
veille de la fête de Napoléon, M. de S…, qui était resté fidèle au parti
bonapartiste, avait réuni dans un grand dîner une vingtaine d'anciens
soldats de l'empire. La fête avait été fort gaie, l'amphitryon, bien que
vieux, était vert et bien portant. On était au salon et l'on prenait le café.
« M. de S… eut envie de priser et s'aperçut qu'il avait oublié sa
tabatière dans sa chambre. Il avait l'habitude de se servir lui-même ; il
quitta un moment ses hôtes et monta au premier étage de sa maison, où
se trouvait sa chambre à coucher.
« Il n'avait point pris de lumière.
« Quand il entra dans un long couloir qui conduisait à sa chambre, il
s'arrêta tout à coup, et fut forcé de s'appuyer contre la muraille. Devant
lui, à l'extrémité de la galerie, se tenait le fantôme de l'homme assassiné ;
le fantôme ne prononça aucune parole, ne fit aucun geste, et, après une
seconde, disparut.
« C'était l'avertissement promis.
« M. de S…, qui avait l'âme forte, après un moment de défaillance,
retrouva son courage et son sang-froid, marcha vers sa chambre, y prit sa
tabatière et redescendit au salon.
« Quand il y entra, aucun signe d'émotion ne parut sur son visage. Il se
mêla à la conversation, et, pendant une heure, montra tout son esprit et
tout son enjouement ordinaires.
« A minuit, ses invités se retirèrent. Alors, il s'assit et passa trois
quarts d'heure dans le recueillement ; puis, ayant mis ordre à ses affaires,
bien qu'il ne se sentît aucun malaise, il regagna sa chambre à coucher.
- 253 -
« Quand il en ouvrit la porte, un coup de feu l'étendit raide mort, deux
heures juste après l'apparition du fantôme.
« La balle qui lui fracassa le crâne était destinée à son domestique.
« HENRY D'AUDIGIER. »
L'auteur de l'article a-t-il voulu, à tout prix, tenir la promesse qu'il
avait faite au journal de raconter quelque chose d'émouvant, et a-t-il à
cet effet puisé l'anecdote qu'il rapporte dans sa féconde imagination, ou
bien est-elle réelle ? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Du reste, là
n'est pas le plus important ; vrai ou supposé, l'essentiel est de savoir si le
fait est possible. Eh bien ! nous n'hésitons pas à dire : Oui, les
avertissements d'outre-tombe sont possibles, et de nombreux exemples,
dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, sont là pour
l'attester. Si donc l'anecdote de M. Henry d'Audigier est apocryphe,
beaucoup d'autres du même genre ne le sont pas, nous dirons même que
celle-ci n'offre rien que d'assez ordinaire. L'apparition a eu lieu en rêve,
circonstance très vulgaire, tandis qu'il est notoire qu'elles peuvent se
produire à la vue pendant l'état de veille. L'avertissement de l'instant de
la mort n'est point non plus insolite, mais les faits de ce genre sont
beaucoup plus rares, parce que la Providence, dans sa sagesse, nous
cache ce moment fatal. Ce n'est donc qu'exceptionnellement qu'il peut
nous être révélé, et par des motifs qui nous sont inconnus. En voici un
autre exemple plus récent, moins dramatique, il est vrai, mais dont nous
pouvons garantir l'exactitude.
M. Watbled, négociant, président du tribunal de commerce de
Boulogne, est mort le 12 juillet dernier dans les circonstances suivantes :
Sa femme, qu'il avait perdue depuis douze ans, et dont la mort lui causait
des regrets incessants, lui apparut pendant deux nuits consécutives dans
les premiers jours de juin et lui dit : « Dieu prend pitié de nos peines et
veut que nous soyons bientôt réunis. » Elle ajouta que le 12 juillet
suivant était le jour marqué pour cette réunion, et qu'il devait en
conséquence s'y préparer. De ce moment, en effet, un changement
remarquable s'opéra en lui : il dépérissait de jour en jour, bientôt il prit le
lit, et, sans souffrance aucune, au jour marqué, il rendit le dernier soupir
entre les bras de ses amis.
Le fait en lui-même n'est pas contestable ; les sceptiques ne peuvent
qu'argumenter sur la cause, qu'ils ne manqueront pas d'attribuer à
l'imagination. On sait que de pareilles prédictions, faites par des diseurs
de bonne aventure, ont été suivies d'un dénouement fatal ; on conçoit,
dans ce cas, que l'imagination étant frappée de cette idée, les organes
puissent en éprouver une altération radicale : la peur de mourir a plus
d'une fois causé la mort ; mais ici les circonstances ne sont plus les
mêmes. Ceux qui ont ap-
- 254 -
profondi les phénomènes du Spiritisme peuvent parfaitement se rendre
compte du fait ; quant aux sceptiques, ils n'ont qu'un argument : « Je ne
crois pas, donc cela n'est pas. » Les Esprits, interrogés à ce sujet, ont
répondu : « Dieu a choisi cet homme, qui était connu de tous, afin que
cet événement s'étendît au loin et donnât à réfléchir. » - Les incrédules
demandent sans cesse des preuves ; Dieu leur en donne à chaque instant
par les phénomènes qui surgissent de toutes parts ; mais à eux
s'appliquent ces paroles : « Ils ont des yeux et ne verront point ; ils ont
des oreilles et n'entendront point. »
_______
Les cris de la Saint-Barthélemy.
De Saint-Foy, dans son Histoire de l'ordre du Saint-Esprit (édition de
1778), cite le passage suivant tiré d'un recueil écrit par le marquis
Christophe Juvénal des Ursins, lieutenant général au gouvernement de
Paris, vers la fin de l'année 1572, et imprimé en 1601.
« Le 31 août (1572), huit jours après le massacre de la Saint-
Barthélemy, j'avais soupé au Louvre chez madame de Fiesque. La
chaleur avait été très grande pendant toute la journée. Nous allâmes nous
asseoir sous la petite treille du côté de la rivière pour respirer le frais ;
nous entendîmes tout à coup dans l'air un bruit horrible de voix
tumultueuses et de gémissements mêlés de cris de rage et de fureur ;
nous restâmes immobiles, saisis d'effroi, nous regardant de temps en
temps sans avoir la force de parler. Ce bruit dura, je crois, près d'une
demi-heure. Il est certain que le roi (Charles IX) l'entendit, qu'il en fut
épouvanté, qu'il ne dormit pas pendant tout le reste de la nuit ; que
cependant il n'en parla point le lendemain, mais qu'on remarqua qu'il
avait l'air sombre, pensif, égaré.
« Si quelque prodige doit ne pas trouver des incrédules, c'est celui-là,
étant attesté par Henri IV. Ce prince, dit d'Aubigné, liv. I, chap. 6, p.
561, nous a raconté plusieurs fois entre ses plus familiers et privés
courtisans (et j'ai plusieurs témoins vivants qu'il ne nous l'a jamais
raconté sans se sentir encore saisi d'épouvante), que huit jours après le
massacre de la Saint-Barthélemy, il vint une grande multitude de
corbeaux se percher et croasser sur le pavillon du Louvre ; que la même
nuit, Charles IX, deux heures après s'être couché, sauta de son lit, fit
lever ceux de sa chambre, et l'envoya chercher pour ouïr en l'air un grand
bruit de voix gémissantes, le tout semblable à ce qu'on entendait la nuit
des massacres ; que tous ces diffé-
- 255 -
rents cris étaient si frappants, si marqués et si distinctement articulés,
que Charles IX, croyant que les ennemis des Montmorency et de leurs
partisans les avaient surpris et les attaquaient, envoya un détachement de
ses gardes pour empêcher ce nouveau massacre ; que ces gardes
rapportèrent que Paris était tranquille, et que tout ce bruit qu'on entendait
était dans l'air. »
Remarque. Le fait rapporté par de Saint-Foy et Juvénal des Ursins a
beaucoup d'analogie avec l'histoire du revenant de Mlle Clairon, relatée
dans notre numéro du mois de janvier, avec cette différence que chez
celle-ci un seul Esprit s'est manifesté pendant deux ans et demi, tandis
qu'après la Saint-Barthélemy il paraissait y en avoir une innombrable
quantité qui firent retentir l'air pendant quelques instants seulement. Du
reste, ces deux phénomènes ont évidemment le même principe que les
autres faits contemporains de même nature que nous avons rapportés, et
n'en diffèrent que par le détail de la forme. Plusieurs Esprits interrogés
sur la cause de cette manifestation ont répondu que c'était une punition
de Dieu, chose facile à concevoir.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
Madame Schwabenhaus. Léthargie extatique.
Plusieurs journaux, d'après le Courrier des Etats-Unis, ont rapporté le
fait suivant, qui nous a paru de nature à fournir le sujet d'une étude
intéressante :
« Une famille allemande de Baltimore vient, dit le Courrier des Etats-
Unis, d'être vivement émue par un singulier cas de mort apparente.
Madame Schwabenhaus, malade depuis longtemps, paraissait avoir
rendu le dernier soupir dans la nuit du lundi au mardi. Les personnes qui
la soignaient purent observer sur elle tous les symptômes de la mort : son
corps était glacé, ses membres raides. Après avoir rendu au cadavre les
derniers devoirs, et quand tout fut prêt dans la chambre mortuaire pour
l'enterrement, les assistants allèrent prendre quelque repos. M.
Schwabenhaus, épuisé de fatigue, les suivit bientôt. Il était livré à un
sommeil agité, quand, vers six heures du matin, la voix de sa femme
vint frapper son oreille. Il crut d'abord être le jouet d'un rêve ; mais son
nom, répété à plusieurs reprises, ne lui laissa bientôt aucun doute, et il
se précipita dans la chambre de sa femme. Celle qu'on avait laissée
pour morte était assise dans son lit, pa-
- 256 -
raissant jouir de toutes ses facultés, et plus forte qu'elle ne l'avait jamais
été depuis le commencement de sa maladie.
« Madame Schwabenhaus demanda de l'eau, puis désira ensuite boire
du thé et du vin. Elle pria son mari d'aller endormir leur enfant, qui
pleurait dans la chambre voisine. Mais il était trop ému pour cela, il
courut réveiller tout le monde dans la maison. La malade accueillit en
souriant ses amis, ses domestiques, qui ne s'approchaient de son lit qu'en
tremblant. Elle ne paraissait pas surprise des apprêts funéraires qui
frappaient son regard : « Je sais que vous me croyiez morte, dit-elle ; je
n'étais qu'endormie, cependant. Mais pendant ce temps mon âme s'est
envolée vers les régions célestes ; un ange est venu me chercher, et nous
avons franchi l'espace en quelques instants. Cet ange qui me conduisait,
c'était la petite fille que nous avons perdue l'année dernière... Oh ! j'irai
bientôt la rejoindre... A présent que j'ai goûté des joies du ciel, je ne
voudrais plus vivre ici-bas. J'ai demandé à l'ange de venir embrasser
encore une fois mon mari et mes enfants ; mais bientôt il reviendra me
chercher. »
« A huit heures, après qu'elle eut tendrement pris congé de son mari,
de ses enfants et d'une foule de personnes qui l'entouraient, madame
Schwabenhaus expira réellement cette fois, ainsi qu'il fut constaté par les
médecins de façon à ne laisser subsister aucun doute.
« Cette scène a vivement ému les habitants de Baltimore. »
L'Esprit de madame Schwabenhaus ayant été évoqué, dans la séance
de la Société parisienne des études spirites, le 27 avril dernier, l'entretien
suivant s'est établi avec lui.
1. Nous désirerions, dans le but de nous instruire, vous adresser
quelques questions concernant votre mort ; aurez-vous la bonté de nous
répondre ? - R. Comment ne le ferais-je pas, maintenant que je
commence à toucher aux vérités éternelles, et que je sais le besoin que
vous en avez ?
2. Vous rappelez-vous la circonstance particulière qui a précédé votre
mort ? - R. Oui, ce moment a été le plus heureux de mon existence
terrestre.
3. Pendant votre mort apparente entendiez-vous ce qui se passait
autour de vous et voyiez-vous les apprêts de vos funérailles ? - R. Mon
âme était trop préoccupée de son bonheur prochain.
Remarque. On sait que généralement les léthargiques voient et
entendent ce qui se passe autour d'eux et en conservent le souvenir au
réveil. Le fait que nous rapportons offre cette particularité que le
sommeil léthargique était accompagné d'extase, circonstance qui
explique pourquoi l'attention de la malade fut détournée.
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4. Aviez-vous la conscience de n'être pas morte ? - R. Oui, mais cela
m'était plutôt pénible.
5. Pourriez-vous nous dire la différence que vous faites entre le
sommeil naturel et le sommeil léthargique ? - R. Le sommeil naturel est
le repos du corps ; le sommeil léthargique est l'exaltation de l'âme.
6. Souffriez-vous pendant votre léthargie ? - R. Non.
7. Comment s'est opéré votre retour à la vie ? - R. Dieu a permis que je
revinsse consoler les cœurs affligés qui m'entouraient.
8. Nous désirerions une explication plus matérielle. - R. Ce que vous
appelez le périsprit animait encore mon enveloppe terrestre.
9. Comment se fait-il que vous n'ayez pas été surprise à votre réveil
des apprêts que l'on faisait pour vous enterrer ? - R. Je savais que je
devais mourir, toutes ces choses m'importaient peu, puisque j'avais
entrevu le bonheur des élus.
10. En revenant à vous, avez-vous été satisfaite d'être rendue à la vie ?
- R. Oui, pour consoler.
11. Où avez-vous été pendant votre sommeil léthargique ? - R. Je ne
puis vous dire tout le bonheur que j'éprouvais : les langues humaines
n'expriment pas ces choses.
12. Vous sentiez-vous encore sur la terre ou dans l'espace ? - R. Dans
les espaces.
13. Vous avez dit, en revenant à vous, que la petite fille que vous
aviez perdue l'année précédente était venue vous chercher ; est-ce vrai ?
- R. Oui, c'est un Esprit pur.
Remarque. Tout, dans les réponses de la mère, annonce en elle un
Esprit élevé ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'un Esprit plus élevé
encore se soit uni au sien par sympathie. Toutefois, il est nécessaire de
ne pas prendre à la lettre la qualification de Pur Esprit que les Esprits se
donnent quelquefois entre eux. On sait qu'il faut entendre par là ceux de
l'ordre le plus élevé, ceux qui étant complètement dématérialisés et
épurés ne sont plus sujets à la réincarnation ; ce sont les anges qui
jouissent de la vie éternelle. Or ceux qui n'ont pas atteint un degré
suffisant ne comprennent pas encore cet état suprême ; ils peuvent donc
employer le mot de Pur Esprit pour désigner une supériorité relative,
mais non absolue. Nous en avons de nombreux exemples, et madame
Schwabenhaus nous paraît être dans ce cas. Les Esprits moqueurs
s'attribuent aussi quelquefois la qualité de purs Esprits pour inspirer plus
de confiance aux personnes qu'ils veulent tromper, et qui n'ont pas assez
de perspicacité pour les juger à leur langage, dans lequel se trahit
toujours leur infériorité.
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14. Quel âge avait cette enfant quand elle est morte ? - R. Sept ans.
15. Comment l'avez-vous reconnue ? - R. Les Esprits supérieurs se
reconnaissent plus vite.
16. L'avez-vous reconnue sous une forme quelconque ? - R. Je ne l'ai
vue que comme Esprit.
17. Que vous disait-elle ? - R. « Viens, suis-moi vers l'Eternel. »
18. Avez-vous vu d'autres Esprits que celui de votre fille ? - R. J'ai vu
une quantité d'autres Esprits, mais la voix de mon enfant et le bonheur
que je pressentais faisaient mes seules préoccupations.
19. Pendant votre retour à la vie, vous avez dit que vous iriez bientôt
rejoindre votre fille ; vous aviez donc conscience de votre mort
prochaine ? - R. C'était pour moi une espérance heureuse.
20. Comment le saviez-vous ? - R. Qui ne sait qu'il faut mourir ? Ma
maladie me le disait bien.
21. Quelle était la cause de votre maladie ? - R. Les chagrins.
22. Quel âge aviez-vous ? - R. Quarante-huit ans.
23. En quittant la vie définitivement avez-vous eu immédiatement une
conscience nette et lucide de votre nouvelle situation ? - R. Je l'ai eue au
moment de ma léthargie.
24. Avez-vous éprouvé le trouble qui accompagne ordinairement le
retour à la vie spirite ? - R. Non, j'ai été éblouie, mais pas troublée.
Remarque. On sait que le trouble qui suit la mort est d'autant moins
grand et moins long que l'Esprit s'est plus épuré pendant la vie. L'extase
qui a précédé la mort de cette femme était d'ailleurs un premier
dégagement de l'âme des liens terrestres.
25. Depuis votre mort avez-vous revu votre fille ? - R. Je suis souvent
avec elle.
26. Etes-vous réunie à elle pour l'éternité ? - R. Non, mais je sais
qu'après mes dernières incarnations je serai dans le séjour où les Esprits
purs habitent.
27. Vos épreuves ne sont donc pas finies ? - R. Non, mais elles seront
heureuses maintenant ; elles ne me laissent plus qu'espérer, et l'espérance
28. Votre fille avait-elle vécu dans d'autres corps avant celui par
29. Sous quelle forme êtes-vous parmi nous ? - R. Sous ma dernière
30. Nous voyez-vous aussi distinctement que vous l'auriez fait étant
c'est presque le bonheur.
lequel elle était votre fille ? - R. Oui, dans bien d'autres.
forme de femme.
vivante ? - R. Oui.
- 259 -
31. Puisque vous êtes ici sous la forme que vous aviez sur la terre, estce
par les yeux que vous nous voyez ? - R. Mais non, l'Esprit n'a pas
d'yeux ; je ne suis sous ma dernière forme que pour satisfaire aux lois
qui régissent les Esprits quand ils sont évoqués et obligés de reprendre
ce que vous appelez périsprit.
32. Pouvez-vous lire dans nos pensées ? - R. Oui, je le puis : j'y lirai si
vos pensées sont bonnes.
33. Nous vous remercions des explications que vous avez bien voulu
nous donner ; nous reconnaissons à la sagesse de vos réponses que vous
êtes un Esprit élevé, et nous espérons que vous jouirez du bonheur que
vous méritez. - R. Je suis heureuse de contribuer à votre œuvre ; mourir
est une joie quand on peut aider aux progrès comme je puis le faire.
_______
Les Talismans.
Médaille cabalistique.
M. M… avait acheté chez un brocanteur une médaille qui lui a paru
remarquable par sa singularité. Elle est de la grandeur d'un écu de six
livres. Son aspect est argentin quoique un peu plombé. Sur les deux
faces sont gravés en creux une foule de signes, parmi lesquels on
remarque ceux des planètes, des cercles entrelacés, un triangle, des mots
inintelligibles et des initiales en caractères vulgaires ; puis d'autres
caractères bizarres, ayant quelque chose de l'arabe, le tout disposé d'une
manière cabalistique dans le genre des grimoires.
M. M… ayant interrogé mademoiselle J…, somnambule-médium, sur
cette médaille, il lui fut répondu qu'elle était composée de sept métaux,
qu'elle avait appartenu à Cazotte, et avait un pouvoir particulier pour
attirer les Esprits et faciliter les évocations. M. de Caudemberg, auteur
d'une relation des communications qu'il a eues, dit-il, comme médium,
avec la Vierge Marie, lui dit que c'était une mauvaise chose propre à
attirer les démons. Mademoiselle de Guldenstube, médium, sœur du
baron de Guldenstube, auteur d'un ouvrage sur la Pneumatographie ou
écriture directe, lui dit qu'elle avait une vertu magnétique et pouvait
provoquer le somnambulisme.
Peu satisfait de ces réponses contradictoires, M. M… nous a présenté
cette médaille en nous demandant notre opinion personnelle à ce sujet, et
en nous priant également d'interroger un Esprit supérieur sur sa valeur
- 260 -
réelle au point de vue de l'influence qu'elle peut avoir. Voici notre
réponse :
Les Esprits sont attirés ou repoussés par la pensée et non par des
objets matériels qui n'ont aucun pouvoir sur eux. Les Esprits supérieurs
ont de tout temps condamné l'emploi des signes et des formes
cabalistiques, et tout Esprit qui leur attribue une vertu quelconque ou qui
prétend donner des talismans qui sentent le grimoire, révèle par cela
même son infériorité, soit qu'il agisse de bonne foi et par ignorance, par
suite d'anciens préjugés terrestres dont il est encore imbu, soit qu'il
veuille sciemment se jouer de la crédulité, comme Esprit moqueur. Les
signes cabalistiques, quand ils ne sont pas de pure fantaisie, sont des
symboles qui rappellent des croyances superstitieuses à la vertu de
certaines choses, comme les nombres, les planètes et leur concordance
avec les métaux, croyances écloses dans les temps d'ignorance, et qui
reposent sur des erreurs manifestes dont la science a fait justice en
montrant ce qu'il en est des prétendues sept planètes, des sept métaux,
etc. La forme mystique et inintelligible de ces emblèmes avait pour but
d'en imposer au vulgaire disposé à voir du merveilleux dans ce qu'il ne
comprend pas. Quiconque a étudié la nature des Esprits ne peut admettre
rationnellement sur eux l'influence de formes conventionnelles, ni de
substances mélangées dans de certaines proportions ; ce serait
renouveler les pratiques de la chaudière des sorcières, des chats noirs,
des poules noires et autres diableries. Il n'en est pas de même d'un objet
magnétisé qui, comme on le sait, a le pouvoir de provoquer le
somnambulisme ou certains phénomènes nerveux sur l'économie ; mais
alors la vertu de cet objet réside uniquement dans le fluide dont il est
momentanément imprégné et qui se transmet ainsi par voie médiate, et
non dans sa forme, dans sa couleur, ni surtout dans les signes dont il
peut être surchargé.
Un Esprit peut dire : « Tracez tel signe, et à ce signe je reconnaîtrai
que vous m'appelez, et je viendrai ; » mais dans ce cas le signe tracé n'est
que l'expression de la pensée ; c'est une évocation traduite d'une manière
matérielle ; or, les Esprits, quelle que soit leur nature, n'ont pas besoin de
pareils moyens pour se communiquer ; les Esprits supérieurs ne les
emploient jamais ; les Esprits inférieurs peuvent le faire en vue de
fasciner l'imagination des personnes crédules qu'ils veulent tenir sous
leur dépendance. Règle générale : Pour les Esprits supérieurs, la forme
n'est rien, la pensée est tout ; tout Esprit qui attache plus d'importance à
la forme qu'au fond est inférieur, et ne mérite aucune confiance, alors
même que de temps à autre il dirait quelques bonnes choses ; car ces
bonnes choses sont souvent un moyen de séduction.
- 261 -
Telle était notre pensée au sujet des talismans en général, comme
moyens de relations avec les Esprits. Il va sans dire qu'elle s'applique
également à ceux que la superstition emploie comme préservatifs de
maladies ou d'accidents.
Néanmoins, pour l'édification du possesseur de la médaille, et pour
mieux approfondir la question, dans la séance de la société du 17 juillet
1858, nous priâmes l'Esprit de saint Louis, qui veut bien se
communiquer à nous toutes les fois qu'il s'agit de notre instruction, de
nous donner son avis à ce sujet. Interrogé sur la valeur de cette médaille,
voici quelle fut sa réponse :
« Vous faites bien de ne pas admettre que des objets matériels puissent
avoir une vertu quelconque sur les manifestations, soit pour les
provoquer, soit pour les empêcher. Assez souvent nous avons dit que les
manifestations étaient spontanées, et qu'au surplus nous ne nous
refusions jamais de répondre à votre appel. Pourquoi pensez-vous que
nous puissions être obligés d'obéir à une chose fabriquée par des
humains ?
D. - Dans quel but cette médaille a-t-elle été faite ? - R. Elle a été faite
dans le but d'appeler l'attention des personnes qui voudraient bien y
croire ; mais ce n'est que par des magnétiseurs qu'elle a pu être faite avec
l'intention de la magnétiser pour endormir un sujet. Les signes ne sont
que des choses de fantaisie.
D. - On dit qu'elle avait appartenu à Cazotte ; pourrions-nous l'évoquer
afin d'avoir quelques renseignements de lui à cet égard ? - R. Ce n'est
pas nécessaire ; occupez-vous préférablement de choses plus sérieuses. »
_______
Problèmes moraux.
Suicide par amour.
Depuis sept ou huit mois, le nommé Louis G…, ouvrier cordonnier,
faisait la cour à une demoiselle Victorine R…, piqueuse de bottines,
avec laquelle il devait se marier très prochainement, puisque les bans
étaient en cours de publication. Les choses en étant à ce point, les jeunes
gens se considéraient presque comme définitivement unis, et, par mesure
d'économie, le cordonnier venait chaque jour prendre ses repas chez sa
future.
Mercredi dernier, Louis étant venu, comme à l'ordinaire, souper chez
la piqueuse de bottines, une contestation survint à propos d'une futilité ;
- 262 -
on s'obstina de part et d'autre, et les choses en vinrent au point que Louis
quitta la table et partit en jurant de ne plus jamais revenir.
Le lendemain pourtant, le cordonnier, tout penaud, venait mettre les
pouces et demander pardon : la nuit porte conseil, on le sait ; mais
l'ouvrière, préjugeant peut-être, d'après la scène de la veille, ce qui
pourrait survenir quand il ne serait plus temps de se dédire, refusa de se
réconcilier, et, protestations, larmes, désespoir, rien ne put la fléchir.
Avant-hier au soir, cependant, comme plusieurs jours s'étaient écoulés
depuis celui de la brouille, Louis, espérant que sa bien-aimée serait plus
traitable, voulut tenter une dernière démarche : il arrive donc et frappe de
façon à se faire connaître, mais on refuse de lui ouvrir ; alors nouvelles
supplications de la part du pauvre évincé, nouvelles protestations à
travers la porte, mais rien ne put toucher l'implacable prétendue. « Adieu
donc, méchante ! s'écrie enfin le pauvre garçon, adieu pour toujours !
Tâchez de rencontrer un mari qui vous aime autant que moi ! » En même
temps la jeune fille entend une sorte de gémissement étouffé, puis comme
le bruit d'un corps qui tombe en glissant le long de sa porte, et tout rentre
dans le silence ; alors elle s'imagine que Louis s'est installé sur le seuil
pour attendre sa première sortie, mais elle se promet bien de ne pas mettre
le pied dehors tant qu'il sera là.
Il y avait à peine un quart d'heure que ceci avait eu lieu, lorsqu'un
locataire qui passait sur le palier avec de la lumière, pousse une
exclamation et demande du secours. Aussitôt les voisins arrivent, et Mlle
Victorine, ayant également ouvert sa porte, jette un cri d'horreur en
apercevant étendu sur le carreau son prétendu pâle et inanimé. Chacun
s'empresse de lui porter secours, on s'enquiert d'un médecin, mais on
s'aperçoit bientôt que tout est inutile, et qu'il a cessé d'exister. Le
malheureux jeune homme s'était plongé son tranchet dans la région du
cœur, et le fer était resté dans la plaie.
Ce fait, que nous trouvons dans le Siècle du 7 avril dernier, a suggéré
la pensée d'adresser à un Esprit supérieur quelques questions sur ses
conséquences morales. Les voici, ainsi que les réponses qui nous ont été
données par l'Esprit de saint Louis dans la séance de la Société du 10
août 1858.
1. La jeune fille, cause involontaire de la mort de son amant, en a-telle
la responsabilité ? - R. Oui, car elle ne l'aimait pas.
2. Pour prévenir ce malheur devait-elle l'épouser malgré sa
répugnance ? - R. Elle cherchait une occasion pour se séparer de lui ;
elle a fait au commencement de sa liaison ce qu'elle aurait fait plus tard.
3. Ainsi sa culpabilité consiste à avoir entretenu chez lui des
sentiments qu'elle ne partageait pas, sentiments qui ont été la cause de la
mort du jeune homme ? - R. Oui, c'est cela.
- 263 -
4. Sa responsabilité, dans ce cas, doit être proportionnée à sa faute ;
elle ne doit pas être aussi grande que si elle eût provoqué volontairement
la mort ? - R. Cela saute aux yeux.
5. Le suicide de Louis trouve-t-il une excuse dans l'égarement où l'a
plongé l'obstination de Victorine ? - R. Oui, car son suicide, qui provient
de l'amour, est moins criminel aux yeux de Dieu que le suicide de
l'homme qui veut s'affranchir de la vie par un motif de lâcheté.
Remarque. En disant que ce suicide est moins criminel aux yeux de
Dieu, cela signifie évidemment qu'il y a criminalité, quoique moins
grande. La faute consiste dans la faiblesse qu'il n'a pas su vaincre. C'était
sans doute une épreuve sous laquelle il a succombé ; or, les Esprits nous
apprennent que le mérite consiste à lutter victorieusement contre les
épreuves de toutes sortes qui sont l'essence même de notre vie terrestre.
L'Esprit de Louis G… ayant été évoqué une autre fois, on lui adressa
les questions suivantes :
1. Que pensez-vous de l'action que vous avez commise ? - R.
Victorine est une ingrate ; j'ai eu tort de me tuer pour elle, car elle ne le
méritait pas.
2. Elle ne vous aimait donc pas ? - R. Non ; elle l'a cru d'abord ; elle se
faisait illusion ; la scène que je lui ai faite lui a ouvert les yeux ; alors
elle a été contente de ce prétexte pour se débarrasser de moi.
3. Et vous, l'aimiez-vous sincèrement ? - R. J'avais de la passion pour
elle ; voilà tout, je crois ; si je l'avais aimée d'un amour pur, je n'aurais
pas voulu lui faire de la peine.
4. Si elle avait su que vous vouliez réellement vous tuer, aurait-elle
persisté dans son refus ? - R. Je ne sais ; je ne crois pas, car elle n'est pas
méchante ; mais elle aurait été malheureuse ; il vaut encore mieux pour
elle que cela se soit passé ainsi.
5. En arrivant à sa porte aviez-vous l'intention de vous tuer en cas de
refus ? - R. Non ; je n'y pensais pas ; je ne croyais pas qu'elle serait si
obstinée ; ce n'est que quand j'ai vu son obstination, qu'alors un vertige
m'a pris.
6. Vous semblez ne regretter votre suicide que parce que Victorine ne
le méritait pas ; est-ce le seul sentiment que vous éprouvez ? - R. En ce
moment, oui ; je suis encore tout troublé ; il me semble être à sa porte ;
mais je sens autre chose que je ne puis définir.
7. Le comprendrez-vous plus tard ? - R. Oui, quand je serai débrouillé...
C'est mal ce que j'ai fait ; j'aurais dû la laisser tranquille… J'ai été faible et
j'en porte la peine… Voyez-vous, la passion aveugle l'homme et
- 264 -
lui fait faire bien des sottises. Il les comprend quand il n'est plus temps.
8. Vous dites que vous en portez la peine ; quelle peine souffrezvous
? - R. J'ai eu tort d'abréger ma vie ; je ne le devais pas ; je devais
tout supporter plutôt que d'en finir avant le temps ; et puis je suis
malheureux ; je souffre ; c'est toujours elle qui me fait souffrir ; il me
semble être encore là, à sa porte ; l'ingrate ! Ne m'en parlez plus ; je n'y
veux plus penser ; cela me fait trop de mal. Adieu.
_______
Observation sur le dessin de la maison de Mozart.
Un de nos abonnés nous écrit ce qui suit à propos du dessin que nous
avons publié dans notre dernier numéro :
« L'auteur de l'article dit, page 231 : La clé de SOL y est fréquemment
répétée, et, chose bizarre, jamais la clé de FA. Il paraîtrait que les yeux
du médium n'auraient pas aperçu tous les détails du riche dessin que sa
main a exécuté, car un musicien nous assure qu'il est facile de reconnaître,
droite et renversée, la clé de fa dans l'ornementation du bas de l'édifice, au
milieu de laquelle plonge la partie inférieure de l'archet, ainsi que dans le
prolongement de cette ornementation à gauche de la pointe du téorbe. Le
même musicien prétend en outre que la clé d'ut, ancienne forme, figure,
elle aussi, sur les dalles qui avoisinent l'escalier de droite. »
Remarque. - Nous insérons d'autant plus volontiers cette observation,
qu'elle prouve jusqu'à quel point la pensée du médium est restée étrangère
à la confection du dessin. En examinant les détails des parties signalées,
on y reconnaît en effet des clés de fa et d'ut dont l'auteur a orné son dessin
sans s'en douter. Quand on le voit à l'œuvre, on conçoit aisément l'absence
de toute conception préméditée et de toute volonté ; sa main, entraînée par
une force occulte, donne au crayon ou au burin la marche la plus
irrégulière et la plus contraire aux préceptes les plus élémentaires de l'art,
allant sans cesse avec une rapidité inouïe d'un bout à l'autre de la planche
sans la quitter, pour revenir cent fois au même point ; toutes les parties
sont ainsi commencées et continuées à la fois, sans qu'aucune soit achevée
avant d'en entreprendre une autre. Il en résulte, au premier abord, un
ensemble incohérent dont on ne comprend le but que lorsque tout est
terminé. Cette marche singulière n'est point le propre de M. Sardou ; nous
avons vu tous les médiums dessinateurs procéder de la même manière.
Nous connaissons une dame, peintre de mérite et professeur de dessin, qui
jouit de cette faculté. Quand elle dessine comme médium, elle opère,
malgré elle, contre les règles, et par un procédé qu'il lui serait impossible
de suivre lorsqu'elle travaille sous sa propre inspiration et dans son état
normal. Ses élèves, nous disait-elle, riraient bien si elle leur enseignait à
dessiner à la façon des Esprits.
ALLAN KARDEC.
_______
Paris. - Typ. de COSSON ET Cie, rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Des Obsédés et des Subjugués.
On a souvent parlé des dangers du Spiritisme, et il est à remarquer que
ceux qui se sont le plus récriés à cet égard sont précisément ceux qui ne
le connaissent guère que de nom. Nous avons déjà réfuté les principaux
arguments qu'on lui oppose, nous n'y reviendrons pas ; nous ajouterons
seulement que si l'on voulait proscrire de la société tout ce qui peut offrir
des dangers et donner lieu à des abus, nous ne savons trop ce qui
resterait, même des choses de première nécessité, à commencer par le
feu, cause de tant de malheurs, puis les chemins de fer, etc., etc.. Si l'on
croit que les avantages compensent les inconvénients, il doit en être de
même de tout ; l'expérience indique au fur et à mesure les précautions à
prendre pour se garantir du danger des choses qu'on ne peut éviter.
Le Spiritisme présente en effet un danger réel, mais ce n'est point celui
que l'on croit, et il faut être initié aux principes de la science pour le bien
comprendre. Ce n'est point à ceux qui y sont étrangers que nous nous
adressons ; c'est aux adeptes mêmes, à ceux qui pratiquent, parce que le
danger est pour eux. Il importe qu'ils le connaissent, afin de se tenir sur
leurs gardes : danger prévu, on le sait, est à moitié évité. Nous dirons
plus : ici, pour quiconque est bien pénétré de la science, il n'existe pas ;
il n'est que pour ceux qui croient savoir et ne savent pas ; c'est-à-dire,
comme en toutes choses, pour ceux qui manquent de l'expérience
nécessaire.
Un désir bien naturel chez tous ceux qui commencent à s'occuper du
Spiritisme, c'est d'être médium, mais surtout médium écrivain. C'est en
effet le genre qui offre le plus d'attrait par la facilité des
communications, et qui peut le mieux se développer par l'exercice. On
comprend la satisfaction que doit éprouver celui qui, pour la première
fois, voit se former sous sa main des lettres, puis des mots, puis des
phrases qui répondent à sa pensée.
- 266 -
Ces réponses qu'il trace machinalement sans savoir ce qu'il fait, qui sont
le plus souvent en dehors de toutes ses idées personnelles, ne peuvent lui
laisser aucun doute sur l'intervention d'une intelligence occulte ; aussi sa
joie est grande de pouvoir s'entretenir avec les êtres d'outre-tombe, avec
ces êtres mystérieux et invisibles qui peuplent les espaces ; ses parents et
ses amis ne sont plus absents ; s'il ne les voit pas par les yeux, ils n'en
sont pas moins là ; ils causent avec lui, il les voit par la pensée ; il peut
savoir s'ils sont heureux, ce qu'ils font, ce qu'ils désirent, échanger avec
eux de bonnes paroles ; il comprend que sa séparation d'avec eux n'est
point éternelle, et il hâte de ses vœux l'instant où il pourra les rejoindre
dans un monde meilleur. Ce n'est pas tout ; que ne va-t-il pas savoir par
le moyen des Esprits qui se communiquent à lui ! Ne vont-ils pas lever le
voile de toutes choses ? Dès lors plus de mystères ; il n'a qu'à interroger,
il va tout connaître. Il voit déjà l'antiquité secouer devant lui la poussière
des temps, fouiller les ruines, interpréter les écritures symboliques et
faire revivre à ses yeux les siècles passés. Celui-ci, plus prosaïque, et
peu soucieux de sonder l'infini où sa pensée se perd, songe tout
simplement à exploiter les Esprits pour faire fortune. Les Esprits qui
doivent tout voir, tout savoir, ne peuvent refuser de lui faire découvrir
quelque trésor caché ou quelque secret merveilleux. Quiconque s'est
donné la peine d'étudier la science spirite ne se laissera jamais séduire
par ces beaux rêves ; il sait à quoi s'en tenir sur le pouvoir des Esprits,
sur leur nature et sur le but des relations que l'homme peut établir avec
eux. Rappelons d'abord, en peu de mots, les points principaux qu'il ne
faut jamais perdre de vue, parce qu'ils sont comme la clef de voûte de
l'édifice.
1° Les Esprits ne sont égaux ni en puissance, ni en savoir, ni en
sagesse. N'étant autre chose que les âmes humaines débarrassées de leur
enveloppe corporelle, ils présentent encore plus de variété que nous n'en
trouvons parmi les hommes sur la terre, parce qu'ils viennent de tous les
mondes ; et que parmi les mondes, la terre n'est ni le plus arriéré, ni le
plus avancé. Il y a donc des Esprits très supérieurs, et d'autres très
inférieurs ; de très bons et de très mauvais, de très savants et de très
ignorants ; il y en a de légers, de malins, de menteurs, de rusés,
d'hypocrites, de facétieux, de spirituels, de moqueurs, etc.
2° Nous sommes sans cesse entourés d'un essaim d'Esprits qui, pour
être invisibles à nos yeux matériels, n'en sont pas moins dans l'espace,
autour de nous, à nos côtés, épiant nos actions, lisant dans nos pensées,
les uns pour nous faire du bien, les autres pour nous faire du mal, selon
qu'ils sont plus ou moins bons.
3° Par l'infériorité physique et morale de notre globe dans la hiérarchie
- 267 -
des mondes, les Esprits inférieurs y sont plus nombreux que les Esprits
supérieurs.
4° Parmi les Esprits qui nous entourent, il en est qui s'attachent à nous,
qui agissent plus particulièrement sur notre pensée, nous conseillent, et
dont nous suivons l'impulsion à notre insu ; heureux si nous n'écoutons
que la voix de ceux qui sont bons.
5° Les Esprits inférieurs ne s'attachent qu'à ceux qui les écoutent,
auprès desquels ils ont accès, et sur lesquels ils trouvent prise. S'ils
parviennent à prendre de l'empire sur quelqu'un, ils s'identifient avec son
propre Esprit, le fascinent, l'obsèdent, le subjuguent et le conduisent
comme un véritable enfant.
6° L'obsession n'a jamais lieu que par les Esprits inférieurs. Les bons
Esprits ne font éprouver aucune contrainte ; ils conseillent, combattent
l'influence des mauvais, et si on ne les écoute pas, ils s'éloignent.
7° Le degré de la contrainte et la nature des effets qu'elle produit
marquent la différence entre l'obsession, la subjugation et la fascination.
L'obsession est l'action presque permanente d'un Esprit étranger, qui
fait qu'on est sollicité par un besoin incessant d'agir dans tel ou tel sens,
de faire telle ou telle chose.
La subjugation est une étreinte morale qui paralyse la volonté de celui
qui la subit, et le pousse aux actes les plus déraisonnables et souvent les
plus contraires à ses intérêts.
La fascination est une sorte d'illusion produite, soit par l'action directe
d'un Esprit étranger, soit par ses raisonnements captieux, illusion qui
donne le change sur les choses morales, fausse le jugement et fait
prendre le mal pour le bien.
8° L'homme peut toujours, par sa volonté, secouer le joug des Esprits
imparfaits, parce qu'en vertu de son libre arbitre, il a le choix entre le
bien et le mal. Si la contrainte est arrivée au point de paralyser sa
volonté, et si la fascination est assez grande pour oblitérer son jugement,
la volonté d'une autre personne peut y suppléer.
On donnait jadis le nom de possession à l'empire exercé par de
mauvais Esprits, lorsque leur influence allait jusqu'à l'aberration des
facultés ; mais l'ignorance et les préjugés ont souvent fait prendre pour
une possession ce qui n'était que le résultat d'un état pathologique. La
possession serait, pour nous, synonyme de la subjugation. Si nous
n'adoptons pas ce terme, c'est pour deux motifs : le premier, qu'il
implique la croyance à des êtres créés pour le mal et perpétuellement
voués au mal, tandis qu'il n'y a que des êtres plus ou moins imparfaits
qui tous peuvent s'améliorer ; le second, qu'il implique également l'idée
d'une prise de possession du corps par un Esprit
- 268 -
étranger, une sorte de cohabitation, tandis qu'il n'y a que contrainte. Le
mot subjugation rend parfaitement la pensée. Ainsi, pour nous, il n'y a
pas de possédés dans le sens vulgaire du mot, il n'y a que des obsédés,
des subjugués et des fascinés.
C'est par un motif semblable que nous n'adoptons pas le mot démon
pour désigner les Esprits imparfaits, quoique ces Esprits ne valent
souvent pas mieux que ceux qu'on appelle démons ; c'est uniquement à
cause de l'idée de spécialité et de perpétuité qui est attachée à ce mot.
Ainsi, quand nous disons qu'il n'y a pas de démons, nous ne prétendons
pas dire qu'il n'y a que de bons Esprits ; loin de là ; nous savons
pertinemment qu'il y en a de mauvais et de très mauvais, qui nous
sollicitent au mal, nous tendent des pièges, et cela n'a rien d'étonnant
puisqu'ils ont été des hommes ; nous voulons dire qu'ils ne forment pas
une classe à part dans l'ordre de la création, et que Dieu laisse à toutes
ses créatures le pouvoir de s'améliorer.
Ceci étant bien entendu, revenons aux médiums. Chez quelques-uns
les progrès sont lents, très lents même, et mettent souvent la patience à
une rude épreuve. Chez d'autres ils sont rapides, et en peu de temps le
médium arrive à écrire avec autant de facilité et quelquefois plus de
promptitude qu'il ne le fait dans l'état ordinaire. C'est alors qu'il peut se
prendre d'enthousiasme, et là est le danger, car l'enthousiasme rend
faible, et avec les Esprits il faut être fort. Dire que l'enthousiasme rend
faible, semble un paradoxe ; et pourtant rien de plus vrai. L'enthousiaste,
dira-t-on, marche avec une conviction et une confiance qui lui font
surmonter tous les obstacles, donc il a plus de force. Sans doute ; mais
on s'enthousiasme pour le faux aussi bien que pour le vrai ; abondez
dans les idées les plus absurdes de l'enthousiaste et vous en ferez tout ce
que vous voudrez ; l'objet de son enthousiasme est donc son côté faible,
et par là vous pourrez toujours le dominer. L'homme froid et impassible,
au contraire, voit les choses sans miroitage ; il les combine, les pèse, les
mûrit et n'est séduit par aucun subterfuge : c'est ce qui lui donne de la
force. Les Esprits malins qui savent cela aussi bien et mieux que nous,
savent aussi le mettre à profit pour subjuguer ceux qu'ils veulent tenir
sous leur dépendance, et la faculté d'écrire comme médium les sert
merveilleusement, car c'est un moyen puissant de capter la confiance,
aussi ne s'en font-ils pas faute si l'on ne sait se mettre en garde contre
eux ; heureusement, comme nous le verrons plus tard, le mal porte en soi
son remède.
Soit enthousiasme, soit fascination des Esprits, soit amour-propre, le
médium écrivain est généralement porté à croire que les Esprits qui se
communiquent à lui sont des Esprits supérieurs, et cela d'autant mieux que
ces Esprits, voyant sa propension, ne manquent pas de se parer de titres pom-
- 269 -
peux, prennent au besoin et selon les circonstances des noms de saints,
de savants, d'anges, de la Vierge Marie même, et jouent leur rôle, comme
des comédiens affublés du costume des personnages qu'ils représentent ;
arrachez-leur le masque, et ils deviennent Gros-Jean comme devant ;
c'est là ce qu'il faut savoir faire avec les Esprits comme avec les
hommes.
De la croyance aveugle et irréfléchie en la supériorité des Esprits qui
se communiquent, à la confiance en leurs paroles, il n'y a qu'un pas,
toujours comme parmi les hommes. S'ils parviennent à inspirer cette
confiance, ils l'entretiennent par les sophismes et les raisonnements les
plus captieux, dans lesquels on donne souvent tête baissée. Les Esprits
grossiers sont moins dangereux : on les reconnaît tout de suite, et ils
n'inspirent que de la répugnance ; ceux qui sont le plus à craindre, dans
leur monde, comme dans le nôtre, sont les Esprits hypocrites ; ils ne
parlent jamais qu'avec douceur, flattent les penchants ; ils sont câlins,
patelins, prodigues de termes de tendresse, de protestations de
dévouement. Il faut être vraiment fort pour résister à de pareilles
séductions. Mais où est le danger, dira-t-on, avec des Esprits
impalpables ? Le danger est dans les conseils pernicieux qu'ils donnent
sous l'apparence de la bienveillance, dans les démarches ridicules,
intempestives ou funestes qu'ils font entreprendre. Nous en avons vu
faire courir certains individus de pays en pays à la poursuite des choses
les plus fantastiques, au risque de compromettre leur santé, leur fortune
et même leur vie. Nous en avons vu dicter, avec toutes les apparences de
la gravité, les choses les plus burlesques, les maximes les plus étranges.
Comme il est bon de mettre l'exemple à côté de la théorie, nous allons
rapporter l'histoire d'une personne de notre connaissance qui s'est
trouvée sous l'empire d'une fascination semblable.
M. F…, jeune homme instruit, d'une éducation soignée, d'un caractère
doux et bienveillant, mais un peu faible et sans résolution prononcée,
était devenu promptement très habile médium écrivain. Obsédé par
l'Esprit qui s'était emparé de lui et ne lui laissait aucun repos, il écrivait
sans cesse ; dès qu'une plume, un crayon lui tombaient sous la main, il
les saisissait par un mouvement convulsif et se mettait à remplir des
pages entières en quelques minutes. A défaut d'instrument, il faisait le
simulacre d'écrire avec son doigt, partout où il se trouvait, dans les rues,
sur les murs, sur les portes, etc. Entre autres choses qu'on lui dictait, était
celle-ci : « L'homme est composé de trois choses : l'homme, le mauvais
Esprit et le bon Esprit. Vous avez tous votre mauvais Esprit qui est
attaché au corps par des liens matériels. Pour chasser le mauvais Esprit,
il faut briser ces liens, et pour cela il faut affaiblir le corps. Quand le
corps est suffisamment affaibli, le lien se rompt,
- 270 -
le mauvais Esprit s'en va, et il ne reste que le bon. » En conséquence de
cette belle théorie, ils l'ont fait jeûner pendant cinq jours consécutifs et
veiller la nuit. Lorsqu'il fut exténué, ils lui dirent : « Maintenant l'affaire
est faite, le lien est rompu ; ton mauvais Esprit est parti, il ne reste plus
que nous, qu'il faut croire sans réserve. » Et lui, persuadé que son
mauvais Esprit avait pris la fuite, ajoutait une foi aveugle à toutes leurs
paroles. La subjugation était arrivée à ce point, que s'ils lui eussent dit de
se jeter à l'eau ou de partir pour les antipodes, il l'aurait fait. Lorsqu'ils
voulaient lui faire faire quelque chose à quoi il répugnait, il se sentait
poussé par une force invisible. Nous donnons un échantillon de leur
morale ; par là on jugera du reste.
« Pour avoir les meilleures communications, il faut : 1° Prier et jeûner
pendant plusieurs jours, les uns plus, les autres moins ; ce jeûne relâche
les liens qui existent entre le moi et un démon particulier attaché à
chaque moi humain. Ce démon est lié à chaque personne par l'enveloppe
qui unit le corps et l'âme. Cette enveloppe, affaiblie par le manque de
nourriture, permet aux Esprits d'arracher ce démon. Jésus descend alors
dans le cœur de la personne possédée à la place du mauvais Esprit. Cet
état de posséder Jésus en soi est le seul moyen d'atteindre toute la vérité,
et bien d'autres choses.
« Quand la personne a réussi à remplacer le démon par Jésus, elle n'a
pas encore la vérité. Pour avoir la vérité, il faut croire ; Dieu ne donne
jamais la vérité à ceux qui doutent : ce serait faire quelque chose
d'inutile, et Dieu ne fait rien en vain. Comme la plupart des nouveaux
médiums doutent de ce qu'ils disent ou écrivent, les bons Esprits sont
forcés, à leur regret, par l'ordre formel de Dieu, de mentir, et ne peuvent
que mentir tant que le médium n'est pas convaincu ; mais vient-il à
croire fermement un de ces mensonges, aussitôt les Esprits élevés
s'empressent de lui dévoiler les secrets du ciel : la vérité tout entière
dissipe en un instant ce nuage d'erreurs dont ils avaient été forcés de
couvrir leur protégé.
« Le médium arrivé à ce point n'a plus rien à craindre ; les bons Esprits
ne le quitteront jamais. Qu'il ne croie point cependant avoir toujours la
vérité et rien que la vérité. De bons Esprits, soit pour l'éprouver, soit
pour le punir de ses fautes passées, soit pour le châtier des questions
égoïstes ou curieuses, lui infligent des corrections physiques et morales,
viennent le tourmenter de la part de Dieu. Ces Esprits élevés se plaignent
souvent de la triste mission qu'ils accomplissent : un père persécute son
fils des semaines entières, un ami son ami, le tout pour le plus grand
bonheur du médium. Les nobles Esprits disent alors des folies, des
blasphèmes, des turpitudes même. Il faut que le médium se raidisse et
dise : Vous me tentez ;
- 271 -
je sais que je suis entre les mains charitables d'Esprits doux et
affectueux ; que les mauvais ne peuvent plus m'approcher. Bonnes âmes
qui me tourmentez, vous ne m'empêcherez pas de croire ce que vous
m'aurez dit et ce que vous me direz encore.
« Les catholiques chassent plus facilement le démon (ce jeune homme
est protestant), parce qu'il s'est éloigné un instant le jour du baptême. Les
catholiques sont jugés par Christ, et les autres par Dieu ; il vaut mieux
être jugé par Christ. Les protestants ont tort de ne pas admettre cela :
aussi faut-il te faire catholique le plus tôt possible ; en attendant, va
prendre de l'eau bénite : ce sera ton baptême. »
Remarque. Le jeune homme en question étant guéri plus tard de
l'obsession dont il était l'objet, par les moyens que nous relaterons, nous
lui avions demandé de nous en écrire l'histoire et de nous donner le texte
même des préceptes qui lui avaient été dictés. En les transcrivant, il
ajouta sur la copie qu'il nous a remise : Je me demande si je n'offense
pas Dieu et les bons Esprits en transcrivant de pareilles sottises. A cela
nous lui répondîmes : Non, vous n'offensez pas Dieu ; loin de là, puisque
vous reconnaissez maintenant le piège dans lequel vous étiez tombé. Si
je vous ai demandé la copie de ces maximes perverses, c'est pour les
flétrir comme elles le méritent, démasquer les Esprits hypocrites, et
mettre sur ses gardes quiconque en recevrait de pareilles.
Un jour ils lui font écrire : Tu mourras ce soir ; à quoi il répond : Je
suis fort ennuyé de ce monde ; mourons s'il le faut, je ne demande pas
mieux ; que je ne souffre pas, c'est tout ce que je désire. - Le soir il
s'endort croyant fermement ne plus se réveiller sur la terre. Le lendemain
il est tout surpris et même désappointé de se trouver dans son lit
ordinaire. Dans la journée il écrit : « Maintenant que tu as passé par
l'épreuve de la mort, que tu as cru fermement mourir, tu es comme mort
pour nous ; nous pouvons te dire toute la vérité ; tu sauras tout ; il n'y a
rien de caché pour nous ; il n'y aura non plus rien de caché pour toi. Tu
es Shakespeare réincarné. Shakespeare n'est-il pas ta bible à toi ? (M.
F… sait parfaitement l'anglais, et se complaît dans la lecture des chefsd'œuvre
de cette langue.)
Le jour suivant il écrit : Tu es Satan. - Ceci devient par trop fort,
répond M. F… - N'as-tu pas fait… n'as-tu pas dévoré le Paradis perdu ?
Tu as appris la Fille du diable de Béranger ; tu savais que Satan se
convertirait : ne l'as-tu pas toujours cru, toujours dit, toujours écrit ?
Pour se convertir, il se réincarne. - Je veux bien avoir été un ange rebelle
quelconque ; mais le roi des anges… ! - Oui, tu étais l'ange de la fierté ;
tu n'es pas mauvais, tu es fier en ton cœur ; c'est cette fierté qu'il faut
abattre ; tu es l'ange de l'orgueil, et les hommes l'appellent Satan,
qu'importe le nom ! Tu fus le
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mauvais génie de la terre. Te voilà abaissé… Les hommes vont prendre
leur essor… Tu verras des merveilles. Tu as trompé les hommes ; tu as
trompé la femme dans la personnification d'Eve, la femme pécheresse. Il
est dit que Marie, la personnification de la femme sans tache, t'écrasera
la tête ; Marie va venir. - Un instant après il écrit lentement et comme
avec douceur : « Marie vient te voir ; Marie, qui a été te chercher au fond
de ton royaume de ténèbres, ne t'abandonnera pas. Elève-toi, Satan, et
Dieu est prêt à te tendre les bras. Lis l'Enfant prodigue. Adieu. »
Une autre fois il écrit : « Le serpent dit à Eve : Vos yeux seront
ouverts et vous serez comme des dieux. Le démon dit à Jésus : Je te
donnerai toute puissance. Toi, je te le dis, puisque tu crois à nos paroles :
nous t'aimons ; tu sauras tout… Tu seras roi de Pologne. »
« Persévère dans les bonnes dispositions où nous t'avons mis. Cette
leçon fera faire un grand pas à la science spirite. On verra que les bons
Esprits peuvent dire des futilités et des mensonges pour se jouer des
sages. Allan Kardec a dit que c'était un mauvais moyen de reconnaître les
Esprits, que de leur faire confesser Jésus en chair. Moi je dis que les bons
Esprits confessent seuls Jésus en chair et je le confesse. Dis ceci à
Kardec. »
L'Esprit a pourtant eu la pudeur de ne pas conseiller à M. F... de faire
imprimer ces belles maximes ; s'il le lui eût dit, il l'eût fait sans aucun
doute, et c'eût été une mauvaise action, parce qu'il les eût données
comme une chose sérieuse.
Nous remplirions un volume de toutes les sottises qui lui furent dictées
et de toutes les circonstances qui s'ensuivirent. On lui fit, entre autres
choses, dessiner un édifice dont les dimensions étaient telles que les
feuilles de papier nécessaires, collées ensemble, occupaient la hauteur de
deux étages.
On remarquera que dans tout ceci il n'y a rien de grossier, rien de
trivial ; c'est une suite de raisonnements sophistiques qui s'enchaînent
avec une apparence de logique. Il y a, dans les moyens employés pour
circonvenir, un art vraiment infernal, et si nous avions pu rapporter tous
ces entretiens, on aurait vu jusqu'à quel point était poussée l'astuce, et
avec quelle adresse les paroles mielleuses étaient prodiguées à propos.
L'Esprit qui jouait le principal rôle dans cette affaire prenait le nom de
François Dillois, quand il ne se couvrait pas du masque d'un nom
respectable. Nous sûmes plus tard ce que ce Dillois avait été de son
vivant, et alors rien ne nous étonna plus dans son langage. Mais au
milieu de toutes ces extravagances il était aisé de reconnaître un bon
Esprit qui luttait en faisant entendre de temps à autre quelques bonnes
paroles pour démentir les absurdités de l'autre ; il y avait combat
évident, mais la lutte était inégale ; le jeune homme était tellement
subjugué, que la voix de la raison était
- 273 -
impuissante sur lui. L'Esprit de son père lui fit notamment écrire ceci :
« Oui, mon fils, courage ! Tu subis une rude épreuve qui est pour ton
bien à venir ; je ne puis malheureusement rien en ce moment pour t'en
affranchir, et cela me coûte beaucoup. Va voir Allan Kardec ; écoute-le,
et il te sauvera. »
M. F… vint en effet me trouver ; il me raconta son histoire ; je le fis
écrire devant moi, et, dès l'abord, je reconnus sans peine l'influence
pernicieuse sous laquelle il se trouvait, soit aux paroles, soit à certains
signes matériels que l'expérience fait connaître et qui ne peuvent
tromper. Il revint plusieurs fois ; j'employai toute la force de ma volonté
pour appeler de bons Esprits par son intermédiaire, toute ma rhétorique,
pour lui prouver qu'il était le jouet d'Esprits détestables ; que ce qu'il
écrivait n'avait pas le sens commun, et de plus était profondément
immoral ; je m'adjoignis pour cette œuvre charitable un de mes collègues
les plus dévoués, M. T…, et, à nous deux, nous parvînmes petit à petit à
lui faire écrire des choses sensées. Il prit son mauvais génie en aversion,
le repoussa, par sa volonté, chaque fois qu'il tentait de se manifester, et
peu à peu les bons Esprits seuls prirent le dessus. Pour détourner ses
idées, il se livra du matin au soir, d'après le conseil des Esprits, à un rude
travail qui ne lui laissait pas le temps d'écouter les mauvaises
suggestions. Dillois lui-même finit par s'avouer vaincu et par exprimer le
désir de s'améliorer dans une nouvelle existence ; il confessa le mal qu'il
avait voulu faire, et en témoigna du regret. La lutte fut longue, pénible,
et offrit des particularités vraiment curieuses pour l'observateur.
Aujourd'hui que M. F… se sent délivré, il est heureux ; il lui semble être
soulagé d'un fardeau ; il a repris sa gaieté, et nous remercie du service
que nous lui avons rendu.
Certaines personnes déplorent qu'il y ait de mauvais Esprits. Ce n'est
pas en effet sans un certain désenchantement qu'on trouve la perversité
dans ce monde où l'on aimerait à ne rencontrer que des êtres parfaits.
Puisque les choses sont ainsi, nous n'y pouvons rien : il faut les prendre
telles qu'elles sont. C'est notre propre infériorité qui fait que les Esprits
imparfaits pullulent autour de nous ; les choses changeront quand nous
serons meilleurs, ainsi que cela a lieu dans les mondes plus avancés. En
attendant, et tandis que nous sommes encore dans les bas-fonds de
l'univers moral, nous sommes avertis : c'est à nous de nous tenir sur nos
gardes et de ne pas accepter, sans contrôle, tout ce que l'on nous dit.
L'expérience, en nous éclairant, doit nous rendre circonspects. Voir et
comprendre le mal est un moyen de s'en préserver. N'y aurait-il pas cent
fois plus de danger à se faire illusion sur la nature des êtres invisibles qui
nous entourent ? Il en est de même ici-bas, où nous sommes chaque jour
exposés à la malveillance et aux suggestions
- 274 -
perfides : ce sont autant d'épreuves auxquelles notre raison, notre
conscience et notre jugement nous donnent les moyens de résister. Plus
la lutte aura été difficile, plus le mérite du succès sera grand : « A
vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »
Cette histoire, qui malheureusement n'est pas la seule à notre
connaissance, soulève une question très grave. N'est-ce pas pour ce
jeune homme, dira-t-on, une chose fâcheuse d'avoir été médium ? N'estce
pas cette faculté qui est cause de l'obsession dont il était l'objet ? En
un mot, n'est-ce pas une preuve du danger des communications spirites ?
Notre réponse est facile, et nous prions de la méditer avec soin.
Ce ne sont pas les médiums qui ont créé les Esprits, ceux-ci existent
de tout temps, et de tout temps ils ont exercé leur influence salutaire ou
pernicieuse sur les hommes. Il n'est donc pas besoin d'être médium pour
cela. La faculté médianimique n'est pour eux qu'un moyen de se
manifester ; à défaut de cette faculté ils le font de mille autres manières.
Si ce jeune homme n'eût pas été médium, il n'en aurait pas moins été
sous l'influence de ce mauvais Esprit qui lui aurait sans doute fait
commettre des extravagances que l'on eût attribuées à toute autre cause.
Heureusement pour lui, sa faculté de médium permettant à l'Esprit de se
communiquer par des paroles, c'est par ses paroles que l'Esprit s'est
trahi ; elles ont permis de connaître la cause d'un mal qui eût pu avoir
pour lui des conséquences funestes, et que nous avons détruit, comme on
l'a vu, par des moyens bien simples, bien rationnels, et sans exorcisme.
La faculté médianimique a permis de voir l'ennemi, si on peut s'exprimer
ainsi, face à face et de le combattre avec ses propres armes. On peut
donc dire avec une entière certitude, que c'est elle qui l'a sauvé ; quant à
nous, nous n'avons été que les médecins, qui, ayant jugé la cause du mal,
avons appliqué le remède. Ce serait une grave erreur de croire que les
Esprits n'exercent leur influence que par des communications écrites ou
verbales ; cette influence est de tous les instants, et ceux qui ne croient
pas aux Esprits y sont exposés comme les autres, y sont même plus
exposés que d'autres, parce qu'ils n'ont pas de contre-poids. A combien
d'actes n'est-on pas poussé pour son malheur, et que l'on eût évités si l'on
avait eu un moyen de s'éclairer ! Les plus incrédules ne croient pas être
si vrais quand ils disent d'un homme qui se fourvoie avec obstination :
C'est son mauvais génie qui le pousse à sa perte.
Règle générale. Quiconque a de mauvaises communications spirites écrites
ou verbales est sous une mauvaise influence ; cette influence s'exerce sur
lui qu'il écrive ou n'écrive pas, c'est-à-dire qu'il soit ou non médium.
L'écriture donne un moyen de s'assurer de la nature des Esprits qui agissent
sur lui, et de les combattre, ce que l'on fait encore avec plus de succès
- 275 -
quand on parvient à connaître le motif qui les fait agir. S'il est assez
aveuglé pour ne pas le comprendre, d'autres peuvent lui ouvrir les yeux.
Est-il besoin d'ailleurs d'être médium pour écrire des absurdités ? Et qui
dit que parmi toutes les élucubrations ridicules ou dangereuses, il n'en
est pas auxquelles les auteurs sont poussés par quelque Esprit
malveillant ? Les trois quarts de nos mauvaises actions et de nos
mauvaises pensées sont le fruit de cette suggestion occulte.
Si M. F… n'avait pas été médium, demandera-t-on, auriez-vous pu de
même faire cesser l'obsession ? Assurément ; seulement les moyens
eussent différé selon les circonstances ; mais alors les Esprits n'eussent
pas pu nous l'adresser comme ils l'ont fait, et il est probable qu'on se
serait mépris sur la cause, s'il n'y avait pas eu de manifestation spirite
ostensible. Tout homme qui en a la volonté, et qui est sympathique aux
bons Esprits, peut toujours, avec l'aide de ceux-ci, paralyser l'influence
des mauvais. Nous disons qu'il doit être sympathique aux bons Esprits,
car s'il en attire lui-même d'inférieurs, il est évident que c'est vouloir
chasser des loups avec des loups.
En résumé, le danger n'est pas dans le spiritisme en lui-même,
puisqu'il peut, au contraire, servir de contrôle, et préserver de celui que
nous courons sans cesse à notre insu ; il est dans la propension de
certains médiums à se croire trop légèrement les instruments exclusifs
d'Esprits supérieurs, et dans l'espèce de fascination qui ne leur permet
pas de comprendre les sottises dont ils sont les interprètes. Ceux mêmes
qui ne sont pas médiums peuvent s'y laisser prendre. Nous terminerons
ce chapitre par les considérations suivantes :
1° Tout médium doit se défier de l'entraînement irrésistible qui le porte
à écrire sans cesse et dans les moments inopportuns ; il doit être maître
de lui-même et n'écrire que quand il le veut ;
2° On ne maîtrise pas les Esprits supérieurs, ni même ceux qui, sans
être supérieurs, sont bons et bienveillants, mais on peut maîtriser et
dompter les Esprits inférieurs. Quiconque n'est pas maître de soi-même
ne peut l'être des Esprits ;
3° Il n'y a pas d'autre critérium pour discerner la valeur des Esprits que
le bon sens. Toute formule donnée à cet effet par les Esprits eux-mêmes
est absurde, et ne peut émaner d'Esprits supérieurs ;
4° On juge les Esprits comme les hommes, à leur langage. Toute
expression, toute pensée, toute maxime, toute théorie morale ou
scientifique qui choque le bon sens, ou ne répond pas à l'idée qu'on se
fait d'un Esprit pur et élevé, émane d'un Esprit plus ou moins inférieur ;
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5° Les Esprits supérieurs tiennent toujours le même langage avec la
même personne et ne se contredisent jamais ;
6° Les Esprits supérieurs sont toujours bons et bienveillants ; il n'y a
jamais, dans leur langage, ni acrimonie, ni arrogance, ni aigreur, ni
orgueil, ni forfanterie, ni sotte présomption. Ils parlent simplement,
conseillent, et se retirent si on ne les écoute pas ;
7° Il ne faut pas juger les Esprits sur la forme matérielle et la
correction de leur langage, mais en sonder le sens intime, scruter leurs
paroles, les peser froidement, mûrement et sans prévention. Tout écart de
bon sens, de raison et de sagesse, ne peut laisser de doute sur leur
origine, quel que soit le nom dont s'affuble l'Esprit ;
8° Les Esprits inférieurs redoutent ceux qui scrutent leurs paroles,
démasquent leurs turpitudes, et ne se laissent pas prendre à leurs
sophismes. Ils peuvent quelquefois essayer de tenir tête, mais ils
finissent toujours par lâcher prise quand ils se voient les plus faibles ;
9° Quiconque agit en toutes choses en vue du bien, s'élève par la
pensée au-dessus des vanités humaines, chasse de son cœur l'égoïsme,
l'orgueil, l'envie, la jalousie, la haine, pardonne à ses ennemis et met en
pratique cette maxime du Christ : « Faire aux autres ce qu'on voudrait
qui fût fait à soi-même, » sympathise avec les bons Esprits ; les mauvais
le craignent et s'écartent de lui.
En suivant ces préceptes on se garantira des mauvaises
communications, de la domination des Esprits impurs, et, profitant de
tout ce que nous enseignent les Esprits vraiment supérieurs, on
contribuera, chacun pour sa part, au progrès moral de l'humanité.
_______
Emploi officiel du magnétisme animal.
On écrit de Stockholm, 10 septembre 1858, au Journal des Débats :
« Je n'ai malheureusement rien de bien consolant à vous annoncer au
sujet de la maladie dont souffre, depuis bientôt deux ans, notre
souverain. Tous les traitements et remèdes que les gens de l'art ont
prescrits dans cet intervalle, n'ont apporté aucun soulagement aux
souffrances qui accablent le roi Oscar. D'après le conseil de ses
médecins, M. Klugenstiern, qui jouit de quelque réputation comme
magnétiseur, a été récemment appelé au château de Drottningholm, où
continue à résider la famille royale, pour faire subir à l'auguste malade
un traitement périodique de magnétisme.
- 277 -
On croit même ici que, par une coïncidence assez singulière, le siège de
la maladie du roi Oscar se trouve précisément établi dans cet endroit de
la tête où est placé le cervelet, comme cela paraît malheureusement être
le cas aujourd'hui chez le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse. »
Nous demandons si, il y a vingt-cinq ans seulement, des médecins
auraient osé proposer publiquement un pareil moyen, même à un simple
particulier, à plus forte raison à une tête couronnée ? A cette époque,
toutes les Facultés scientifiques et tous les journaux n'avaient pas assez
de sarcasmes pour dénigrer le magnétisme et ses partisans. Les choses
ont bien changé dans ce court espace de temps ! Non-seulement on ne rit
plus du magnétisme, mais le voilà officiellement reconnu comme agent
thérapeutique. Quelle leçon pour ceux qui se rient des idées nouvelles !
Leur fera-t-elle enfin comprendre combien il est imprudent de s'inscrire
en faux contre les choses qu'on ne comprend pas ? Nous avons une foule
de livres écrits contre le magnétisme par des hommes en évidence ; or,
ces livres resteront comme une tache indélébile sur leur haute
intelligence. N'eussent-ils pas mieux fait de se taire et d'attendre ? Alors,
comme aujourd'hui pour le Spiritisme, on leur opposait l'opinion des
hommes les plus éminents, les plus éclairés, les plus consciencieux : rien
n'ébranlait leur scepticisme. A leurs yeux, le magnétisme n'était qu'une
jonglerie indigne des gens sérieux. Quelle action pouvait avoir un agent
occulte, mû par la pensée et la volonté, et dont on ne pouvait faire
l'analyse chimique ? Hâtons-nous de dire que les médecins suédois ne
sont pas les seuls qui soient revenus sur cette idée étroite, et que partout,
en France comme ailleurs, l'opinion a complètement changé à cet égard ;
et cela est si vrai que, lorsqu'il se passe un phénomène inexpliqué, on
dit : c'est un effet magnétique. On trouve donc dans le magnétisme la
raison d'être d'une foule de choses que l'on mettait sur le compte de
l'imagination, cette raison si commode pour ceux qui ne savent que dire.
Le magnétisme guérira-t-il le roi Oscar ? C'est une autre question. Il a
sans doute opéré des cures prodigieuses et inespérées, mais il a ses
limites, comme tout ce qui est dans la nature ; et, d'ailleurs, il faut tenir
compte de cette circonstance, qu'on n'y recourt en général qu'in extremis
et en désespoir de cause, alors souvent que le mal a fait des progrès
irrémédiables, ou a été aggravé par une médication contraire. Quand il
triomphe de tels obstacles, il faut qu'il soit bien puissant !
Si l'action du fluide magnétique est aujourd'hui un point
généralement admis, il n'en est pas de même à l'égard des facultés
somnambuliques, qui rencontrent encore beaucoup d'incrédules dans le
monde officiel, surtout en ce qui touche les questions médicales.
Toutefois, on conviendra que les
- 278 -
préjugés sur ce point se sont singulièrement affaiblis, même parmi les
hommes de science : nous en avons la preuve dans le grand nombre de
médecins qui font partie de toutes les sociétés magnétiques, soit en
France, soit à l'étranger. Les faits se sont tellement vulgarisés, qu'il a
bien fallu céder à l'évidence et suivre le torrent, bon gré, mal gré. Il en
sera bientôt de la lucidité intuitive comme du fluide magnétique.
Le Spiritisme tient au magnétisme par des liens intimes (ces deux
sciences sont solidaires l'une de l'autre) ; et pourtant, qui l'aurait cru ? il
rencontre des adversaires acharnés même parmi certains magnétiseurs
qui, eux, n'en comptent point parmi les Spirites. Les Esprits ont toujours
préconisé le magnétisme, soit comme moyen curatif, soit comme cause
première d'une foule de choses ; ils défendent sa cause et viennent lui
prêter appui contre ses ennemis. Les phénomènes spirites ont ouvert les
yeux à bien des gens, qu'ils ont en même temps ralliés au magnétisme.
N'est-il pas bizarre de voir des magnétiseurs oublier sitôt ce qu'ils ont eu
à souffrir des préjugés, nier l'existence de leurs défenseurs, et tourner
contre eux les traits qu'on leur lançait jadis ? Cela n'est pas grand, cela
n'est pas digne d'hommes auxquels la nature, en leur dévoilant un de ses
plus sublimes mystères, ôte plus qu'à personne le droit de prononcer le
fameux nec plus ultra. Tout prouve, dans le développement rapide du
Spiritisme, que lui aussi aura bientôt son droit de bourgeoisie ; en
attendant, il applaudit de toutes ses forces au rang que vient de conquérir
le magnétisme, comme à un signe incontestable du progrès des idées.
_______
Le magnétisme et le somnambulisme enseignés par l'Église.
Nous venons de voir le magnétisme reconnu par la médecine, mais
voici une autre adhésion qui, à un autre point de vue, n'en a pas une
importance moins capitale, en ce qu'elle est une preuve de
l'affaiblissement des préjugés que des idées plus saines font disparaître
chaque jour, c'est celle de l'Eglise. Nous avons sous les yeux un petit
livre intitulé : Abrégé, en forme de catéchisme, du Cours élémentaire
d'instruction chrétienne ; A L'USAGE DES CATÉCHISMES ET ÉCOLES
CHRÉTIENNES, par l'abbé Marotte, vicaire général de Mgr. l'évêque de
Verdun ; 1853. Cet ouvrage, rédigé par demandes et par réponses,
contient tous les principes de la doctrine chrétienne sur le dogme,
l'Histoire Sainte, les Commandements de Dieu, les sacrements, etc. Dans
un des chapitres sur le premier Commandement,
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où il est traité des péchés opposés à la religion, et après avoir parlé de la
superstition, de la magie et des sortilèges, nous lisons ce qui suit :
« D. Qu'est-ce que le magnétisme ?
« R. C'est une influence réciproque qui s'opère parfois entre des
individus, d'après une harmonie de rapports ; soit par la volonté ou
l'imagination, soit par la sensibilité physique, et dont les principaux
phénomènes sont la somnolence, le sommeil, le somnambulisme, et un
état convulsif.
« D. Quels sont les effets du magnétisme ?
« R. Le magnétisme produit ordinairement, dit-on, deux effets
principaux : 1° un état de somnambulisme dans lequel le magnétisé,
entièrement privé de l'usage de ses sens, voit, entend, parle et répond à
toutes les questions qu'on lui adresse ; 2° une intelligence et un savoir
qu'il n'a que dans la crise ; il connaît son état, les remèdes convenables
à ses maladies, ce que font certaines personnes même éloignées.
« D. Est-il permis en conscience de magnétiser et de se faire magnétiser ?
« R. Si, pour l'opération magnétique, on emploie des moyens, ou si par
elle on obtient des effets qui supposent une intervention diabolique, elle
est une œuvre superstitieuse et ne peut jamais être permise ; 2° il en est
de même lorsque les communications magnétiques offensent la
modestie ; 3° en supposant qu'on prenne soin d'écarter de la pratique du
magnétisme tout abus, tout danger pour la foi ou pour les mœurs, tout
pacte avec le démon, il est douteux qu'il soit permis d'y recourir comme
à un remède naturel et utile. »
Nous regrettons que l'auteur ait mis ce dernier correctif, qui est en
contradiction avec ce qui précède. En effet, pourquoi l'usage d'une chose
reconnue salutaire ne serait-il pas permis, alors qu'on en écarte tous les
inconvénients qu'il signale à son point de vue ? Il est vrai qu'il n'exprime
pas une défense formelle, mais un simple doute sur la permission. Quoi
qu'il en soit, ceci ne se trouve point dans un livre savant, dogmatique, à
l'usage des seuls théologiens, mais dans un livre élémentaire, à l'usage
des catéchismes, par conséquent destiné à l'instruction religieuse des
masses ; ce n'est point par conséquent une opinion personnelle, c'est une
vérité consacrée et reconnue que le magnétisme existe, qu'il produit le
somnambulisme, que le somnambule jouit de facultés spéciales, qu'au
nombre de ces facultés est celle de voir sans le secours des yeux, même à
distance, d'entendre sans le secours des oreilles, de posséder des
connaissances qu'il n'a pas dans l'état normal, d'indiquer les remèdes qui
lui sont salutaires. La qualité de l'auteur est ici d'un grand poids. Ce n'est
pas un homme obscur qui parle, un simple prêtre qui émet son opinion,
c'est un vicaire général qui enseigne. Nouvel échec et nouvel
avertissement pour ceux qui jugent avec trop de précipitation.
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Le mal de la peur,
Problème physiologique adressé à l'Esprit de saint Louis, dans la séance de la
Société parisienne des études spirites du 14 septembre 1858.
On lit dans le Moniteur du 26 novembre 1857 :
« On nous communique le fait suivant, qui vient confirmer les
observations déjà faites sur l'influence de la peur.
« M. le docteur F..., rentrait hier chez lui après avoir fait quelques
visites à ses clients. Dans ses courses on lui avait remis, comme
échantillon, une bouteille d'excellent rhum venant authentiquement de la
Jamaïque. Le docteur oublia dans la voiture la précieuse bouteille. Mais
quelques heures plus tard il se rappelle cet oubli et se rend à la remise,
où il déclare au chef de la station qu'il a laissé dans un de ses coupés une
bouteille d'un poison très violent, et l'engage à prévenir les cochers de
faire la plus grande attention à ne pas faire usage de ce liquide mortel.
« Le docteur F..., était à peine rentré dans son appartement, qu'on vint
le prévenir en toute hâte que trois cochers de la station voisine
souffraient d'horribles douleurs d'entrailles. Il eut le plus grand mal à les
rassurer et à leur persuader qu'ils avaient bu d'excellent rhum, et que leur
indélicatesse ne pouvait avoir de suites plus graves qu'une sévère mise à
pied, infligée à l'instant même aux coupables. »
1. - Saint Louis pourrait-il nous donner une explication physiologique
de cette transformation des propriétés d'une substance inoffensive ?
Nous savons que, par l'action magnétique, cette transformation peut
avoir lieu ; mais dans le fait rapporté ci-dessus, il n'y a pas eu émission
de fluide magnétique ; l'imagination a seule agi et non la volonté.
R. - Votre raisonnement est très juste sous le rapport de l'imagination.
Mais les Esprits malins qui ont engagé ces hommes à commettre cet acte
d'indélicatesse, font passer dans le sang, dans la matière, un frisson de
crainte que vous pourriez appeler frisson magnétique, lequel tend les
nerfs, et amène un froid dans certaines régions du corps. Or, vous savez
que tout froid dans les régions abdominales peut produire des coliques.
C'est donc un moyen de punition qui amuse en même temps les Esprits
qui ont fait commettre le larcin, et les fait rire aux dépens de celui qu'ils
ont fait pécher. Mais dans tous les cas la mort ne s'ensuivrait pas : il n'y
a que leçon pour les coupables et plaisir pour les Esprits légers. Aussi
se hâtent-ils de recommencer toutes les fois que l'occasion s'en
présente ; ils la cherchent même pour leur satisfaction. Nous pouvons
éviter cela (je parle pour vous),
- 281 -
en nous élevant vers Dieu par des pensées moins matérielles que celles
qui occupaient l'esprit de ces hommes. Les Esprits malins aiment à rire ;
prenez-y garde : tel qui croit dire en face une saillie agréable aux
personnes qui l'environnent, tel qui amuse une société par ses
plaisanteries ou ses actes, se trompe souvent, et même très souvent,
lorsqu'il croit que tout cela vient de lui. Les Esprits légers qui l'entourent
s'identifient avec lui-même, et souvent tour à tour le trompent sur ses
propres pensées, ainsi que ceux qui l'écoutent. Vous croyez dans ce cas
avoir affaire à un homme d'esprit, tandis que ce n'est qu'un ignorant.
Descendez en vous-même, et vous jugerez mes paroles. Les Esprits
supérieurs ne sont pas, pour cela, ennemis de la gaieté ; ils aiment
quelquefois à rire aussi pour vous être agréables ; mais chaque chose a
son temps.
Remarque. En disant que dans le fait rapporté il n'y avait pas
d'émission de fluide magnétique, nous n'étions peut-être pas tout à fait
dans le vrai. Nous hasardons ici une supposition. On sait, comme nous
l'avons dit, quelle transformation des propriétés de la matière peut
s'opérer par l'action du fluide magnétique dirigé par la pensée. Or, ne
pourrait-on pas admettre que, par la pensée du médecin qui voulait faire
croire à l'existence d'un toxique, et donner aux voleurs les angoisses de
l'empoisonnement, il y a eu, quoique à distance, une sorte de
magnétisation du liquide qui aurait acquis ainsi de nouvelles propriétés,
dont l'action se serait trouvée corroborée par l'état moral des individus,
rendus plus impressionnables par la crainte. Cette théorie ne détruirait
pas celle de saint Louis sur l'intervention des Esprits légers en pareille
circonstance ; nous savons que les Esprits agissent physiquement par des
moyens physiques ; ils peuvent donc se servir, pour accomplir leurs
desseins, de ceux qu'ils provoquent, ou que nous leur fournissons nousmêmes
à notre insu.
Théorie du mobile de nos actions.
M. R…, correspondant de l'Institut de France, et l'un des membres les
plus éminents de la Société parisienne des Etudes spirites, a développé
les considérations suivantes, dans la séance du 14 septembre, comme
corollaire de la théorie qui venait d'être donnée à propos du mal de la
peur, et que nous avons rapportée plus haut :
« Il résulte de toutes les communications qui nous sont faites par les
Esprits, qu'ils exercent une influence directe sur nos actions, en nous
sollicitant, les uns au bien, les autres au mal. Saint Louis vient de nous
dire : « Les Esprits malins aiment à rire ; prenez-y garde ; tel qui croit dire
en face une saillie agréable aux personnes qui l'environnent, tel qui amuse
- 282 -
une société par ses plaisanteries ou ses actes, se trompe souvent, et
même très souvent, lorsqu'il croit que tout cela vient de lui. Les Esprits
légers qui l'entourent s'identifient avec lui-même, et souvent tour à tour
le trompent sur ses propres pensées, ainsi que ceux qui l'écoutent. » Il
s'ensuit que ce que nous disons ne vient pas toujours de nous ; que
souvent nous ne sommes, comme les médiums parlants, que les
interprètes de la pensée d'un Esprit étranger qui s'est identifié avec le
nôtre. Les faits viennent à l'appui de cette théorie, et prouvent que très
souvent aussi nos actes sont la conséquence de cette pensée qui nous est
suggérée. L'homme qui fait mal cède donc à une suggestion, quand il est
assez faible pour ne pas résister, et quand il ferme l'oreille à la voix de la
conscience qui peut être la sienne propre, ou celle d'un bon Esprit qui
combat en lui, par ses avertissements, l'influence d'un mauvais Esprit.
« Selon la doctrine vulgaire, l'homme puiserait tous ses instincts en
lui-même ; ils proviendraient, soit de son organisation physique dont il
ne saurait être responsable, soit de sa propre nature, dans laquelle il peut
chercher une excuse à ses propres yeux, en disant que ce n'est pas sa
faute s'il est créé ainsi. La doctrine spirite est évidemment plus morale ;
elle admet chez l'homme le libre arbitre dans toute sa plénitude ; et en lui
disant que s'il fait mal, il cède à une mauvaise suggestion étrangère, elle
lui en laisse toute la responsabilité, puisqu'elle lui reconnaît le pouvoir
de résister, chose évidemment plus facile que s'il avait à lutter contre sa
propre nature. Ainsi, selon la doctrine spirite, il n'y a pas d'entraînement
irrésistible : l'homme peut toujours fermer l'oreille à la voix occulte qui
le sollicite au mal dans son for intérieur, comme il peut la fermer à la
voix matérielle de celui qui lui parle ; il le peut par sa volonté, en
demandant à Dieu la force nécessaire, et en réclamant à cet effet
l'assistance des bons Esprits. C'est ce que Jésus nous apprend dans la
sublime prière du Pater, quand il nous fait dire : « Ne nous laissez pas
succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. »
Lorsque nous avons pris pour texte d'une de nos questions la petite
anecdote que nous avons rapportée, nous ne nous attendions pas aux
développements qui allaient en découler. Nous en sommes doublement
heureux, par les belles paroles qu'elle nous a values de saint Louis et de
notre honorable collègue. Si nous n'étions édifiés depuis longtemps sur
la haute capacité de ce dernier, et sur ses profondes connaissances en
matière de Spiritisme, nous serions tenté de croire qu'il a été lui-même
l'application de sa théorie, et que saint Louis s'est servi de lui pour
compléter son enseignement. Nous allons y joindre nos propres
réflexions :
Cette théorie de la cause excitante de nos actes ressort évidemment de
tout l'enseignement donné par les Esprits ; non seulement elle est sublime
- 283 -
de moralité, mais nous ajouterons qu'elle relève l'homme à ses propres
yeux ; elle le montre libre de secouer un joug obsesseur, comme il est
libre de fermer sa maison aux importuns : ce n'est plus une machine
agissant par une impulsion indépendante de sa volonté, c'est un être de
raison, qui écoute, qui juge et qui choisit librement entre deux conseils.
Ajoutons que, malgré cela, l'homme n'est point privé de son initiative ; il
n'en agit pas moins de son propre mouvement, puisqu'en définitive il
n'est qu'un Esprit incarné qui conserve, sous l'enveloppe corporelle, les
qualités et les défauts qu'il avait comme Esprit. Les fautes que nous
commettons ont donc leur source première dans l'imperfection de notre
propre Esprit qui n'a pas encore atteint la supériorité morale qu'il aura un
jour, mais qui n'en a pas moins son libre arbitre ; la vie corporelle lui est
donnée pour se purger de ses imperfections par les épreuves qu'il y subit,
et ce sont précisément ces imperfections qui le rendent plus faible et plus
accessible aux suggestions des autres Esprits imparfaits, qui en profitent
pour tâcher de le faire succomber dans la lutte qu'il a entreprise. S'il sort
vainqueur de cette lutte, il s'élève ; s'il échoue, il reste ce qu'il était, ni
plus mauvais, ni meilleur : c'est une épreuve à recommencer, et cela peut
durer longtemps ainsi. Plus il s'épure, plus ses côtés faibles diminuent, et
moins il donne de prise à ceux qui le sollicitent au mal ; sa force morale
croît en raison de son élévation, et les mauvais Esprits s'éloignent de lui.
Quels sont donc ces mauvais Esprits ? Sont-ce ce qu'on appelle les
démons ? Ce ne sont pas des démons dans l'acception vulgaire du mot,
parce qu'on entend par là une classe d'êtres créés pour le mal, et
perpétuellement voués au mal. Or, les Esprits nous disent que tous
s'améliorent dans un temps plus ou moins long, selon leur volonté ; mais
tant qu'ils sont imparfaits, ils peuvent faire le mal, comme l'eau qui n'est
pas épurée peut répandre des miasmes putrides et morbides. Dans l'état
d'incarnation, ils s'épurent s'ils font ce qu'il faut pour cela ; à l'état
d'Esprits, ils subissent les conséquences de ce qu'ils ont fait ou n'ont pas
fait pour s'améliorer, conséquences qu'ils subissent aussi sur terre,
puisque les vicissitudes de la vie sont à la fois des expiations et des
épreuves. Tous ces Esprits, plus ou moins bons, alors qu'ils sont
incarnés, constituent l'espèce humaine, et, comme notre terre est un des
mondes les moins avancés, il s'y trouve plus de mauvais Esprits que de
bons, voilà pourquoi nous y voyons tant de perversité. Faisons donc tous
nos efforts pour n'y pas revenir après cette station, et pour mériter d'aller
nous reposer dans un monde meilleur, dans un de ces mondes privilégiés
où le bien règne sans partage, et où nous ne nous souviendrons de notre
passage ici-bas que comme d'un mauvais rêve.
_______
- 284 -
Meurtre de cinq Enfants par un Enfant de douze ans.
PROBLÈME MORAL.
On lit dans la Gazette de Silésie :
« On écrit de Bolkenham, 20 octobre 1857, qu'un crime épouvantable
vient d'être commis par un jeune garçon de douze ans. Dimanche
dernier, 25 du mois, trois enfants de M. Hubner, cloutier, et deux enfants
de M. Fritche, bottier, jouaient ensemble dans le jardin de M. Fritche. Le
jeune H..., connu par son mauvais caractère, s'associe à leurs jeux et leur
persuade d'entrer dans un coffre déposé dans une maisonnette du jardin,
et qui servait au cordonnier à transporter ses marchandises à la foire. Les
cinq enfants y peuvent tenir à peine, mais ils s'y pressent et se mettent les
uns sur les autres en riant. Sitôt qu'ils y sont entrés, le monstre ferme le
coffre, s'assied dessus et reste trois quarts d'heure à écouter d'abord leurs
cris, puis leurs gémissements.
« Quand enfin leurs râles ont cessé, qu'il les croit morts, il ouvre le
coffre ; les enfants respiraient encore. Il referme le coffre, le verrouille et
s'en va jouer au cerf-volant. Mais il fut vu en sortant du jardin par une
petite fille. On conçoit l'anxiété des parents, quand ils s'aperçurent de la
disparition de leurs enfants, et leur désespoir, quand après de longues
recherches, ils les trouvèrent dans le coffre. Un des enfants vivait
encore, mais il ne tarda pas à rendre l'âme. Dénoncé par la petite fille qui
l'avait vu sortir du jardin, le jeune H... avoua son crime avec le plus
grand sang-froid et sans manifester aucun repentir. Les cinq victimes, un
garçon et quatre filles de quatre à neuf ans, ont été enterrées ensemble
aujourd'hui. »
Remarque. - L'Esprit interrogé est celui de la sœur du médium, morte à
douze ans, mais qui a toujours montré de la supériorité comme Esprit.
1. Avez-vous entendu le récit que nous venons de lire du meurtre
commis en Silésie par un enfant de douze ans sur cinq autres enfants ? -
R. Oui ; ma peine exige que j'écoute encore les abominations de la terre.
2. Quel motif a pu pousser un enfant de cet âge à commettre une
action aussi atroce et avec autant de sang-froid ? - R. La méchanceté n'a
pas d'âge ; elle est naïve dans un enfant ; elle est raisonnée chez l'homme
fait.
3. Lorsqu'elle existe chez un enfant, sans raisonnement, cela ne
dénote-t-il pas l'incarnation d'un Esprit très inférieur ? - R. Elle vient
alors directement de la perversité du cœur ; c'est son Esprit à lui qui le
domine et le pousse à la perversité.
4. Quelle avait pu être l'existence antérieure d'un pareil Esprit ? - R.
Horrible.
- 285 -
5. Dans son existence antérieure, appartenait-il à la terre ou à un
monde encore plus inférieur ? - R. Je ne le vois pas assez ; mais il devait
appartenir à un monde bien plus inférieur que la terre : il a osé venir sur
la terre ; il en sera doublement puni.
6. A cet âge l'enfant avait-il bien conscience du crime qu'il commettait,
et en a-t-il la responsabilité comme Esprit ? - R. Il avait l'âge de la
conscience, c'est assez.
7. Puisque cet esprit avait osé venir sur la terre, qui est trop élevée
pour lui, peut-il être contraint de retourner dans un monde en rapport
avec sa nature ? - R. La punition est justement de rétrograder ; c'est
l'enfer lui-même. C'est la punition de Lucifer, de l'homme spirituel
abaissé jusqu'à la matière, c'est-à-dire le voile qui lui cache désormais les
dons de Dieu et sa divine protection. Efforcez-vous donc de reconquérir
ces biens perdus ; vous aurez regagné le paradis que le Christ est venu
vous ouvrir. C'est la présomption, l'orgueil de l'homme qui voulait
conquérir ce que Dieu seul pouvait avoir.
Remarque. - Une observation est faite à propos du mot osé dont s'est
servi l'Esprit, et des exemples sont cités concernant la situation d'Esprits
qui se sont trouvés dans des mondes trop élevés pour eux et qui ont été
obligés de revenir dans un monde plus en rapport avec leur nature. Une
personne fait remarquer, à ce sujet, qu'il a été dit que les Esprits ne
peuvent rétrograder. A cela il est répondu qu'en effet les Esprits ne
peuvent rétrograder en ce sens qu'ils ne peuvent perdre ce qu'ils ont
acquis en science et en moralité ; mais ils peuvent déchoir comme
position. Un homme qui usurpe une position supérieure à celle que lui
confèrent ses capacités ou sa fortune peut être contraint de l'abandonner
et de revenir à sa place naturelle ; or, ce n'est pas là ce qu'on peut appeler
déchoir, puisqu'il ne fait que rentrer dans sa sphère, d'où il était sorti par
ambition ou par orgueil. Il en est de même à l'égard des Esprits qui
veulent s'élever trop vite dans les mondes où ils se trouvent déplacés.
Des Esprits supérieurs peuvent également s'incarner dans des mondes
inférieurs, pour y accomplir une mission de progrès ; cela ne peut
s'appeler rétrograder, car c'est du dévouement.
8. En quoi la terre est-elle supérieure au monde auquel appartient
l'Esprit dont nous venons de parler ? - R. On y a une faible idée de la
justice ; c'est un commencement de progrès.
9. Il en résulte que, dans ces mondes inférieurs à la terre, on n'a
aucune idée de la justice ? - R. Non ; les hommes n'y vivent que pour
eux, et n'ont pour mobile que la satisfaction de leurs passions et de leurs
instincts.
10. Quelle sera la position de cet Esprit dans une nouvelle existence ? -
- 286 -
R. Si le repentir vient effacer, sinon entièrement, du moins en partie,
l'énormité de ses fautes, alors il restera sur terre ; si, au contraire, il
persiste dans ce que vous appelez l'impénitence finale, il ira dans un
séjour où l'homme est au niveau de la brute.
11. Ainsi il peut trouver, sur cette terre, les moyens d'expier ses fautes
sans être obligé de retourner dans un monde inférieur ? - R. Le repentir
est sacré aux yeux de Dieu ; car c'est l'homme qui se juge lui-même, ce
qui est rare sur votre planète.
_______
Questions de Spiritisme légal.
Nous empruntons le fait suivant au Courrier du Palais que M.
Frédéric Thomas, avocat à la Cour impériale, a publié dans la Presse du
2 août 1858. Nous citons textuellement, pour ne pas décolorer la
narration du spirituel écrivain. Nos lecteurs feront aisément la part de la
forme légère qu'il sait si agréablement donner aux choses les plus
sérieuses. Après le compte rendu de plusieurs affaires, il ajoute :
« Nous avons un procès bien plus étrange que celui-là à vous offrir
dans une perspective prochaine : nous le voyons déjà poindre à l'horizon,
à l'horizon du Midi ; mais où aboutira-t-il ? Les fers sont au feu, nous
écrit-on ; mais cette assurance ne nous suffit pas. Voici de quoi il s'agit :
Un Parisien lit dans un journal qu'un vieux château est à vendre dans
les Pyrénées : il l'achète, et, dès les premiers beaux jours de la belle
saison, il va s'y installer avec ses amis.
On soupe gaiement, puis on va se coucher plus gaiement encore. Reste
la nuit à passer : la nuit dans un vieux château perdu dans la montagne.
Le lendemain, tous les invités se lèvent les yeux hagards, les figures
effarées ; ils vont trouver leur hôte, et tous lui font la même question
d'un air mystérieux et lugubre : N'avez-vous rien vu cette nuit ?
Le propriétaire ne répond pas, tant il est épouvanté lui-même ; il se
contente de faire un signe de tête affirmatif.
Alors on se confie à voix basse les impressions de la nuit : l'un a
entendu des voix lamentables, l'autre des bruits de chaînes ; celui-ci a vu
la tapisserie se mouvoir, celui-là un bahut le saluer ; plusieurs ont senti
des chauves-souris gigantesques s'accroupir sur leurs poitrines : c'est un
château de la Dame blanche. Les domestiques déclarent que, comme le
fermier Dickson, des fantômes les ont tirés par les pieds. Quoi encore ?
Les lits se promènent, les sonnettes carillonnent toutes seules, des mots
fulgurants sillonnent les vieilles cheminées.
Décidément ce château est inhabitable : les plus épouvantés prennent la
- 287 -
fuite immédiatement, les plus intrépides bravent l'épreuve d'une seconde
nuit.
Jusqu'à minuit tout va bien ; mais dès que l'horloge de la tour du nord
a jeté dans l'espace ses douze sanglots, aussitôt les apparitions et les
bruits recommencent ; de tous les coins s'élancent des fantômes, des
monstres à l'œil de feu, aux dents de crocodile, aux ailes velues : tout
cela crie, bondit, grince et fait un sabbat de l'enfer.
Impossible de résister à cette seconde expérience. Cette fois tout le
monde quitte le château, et aujourd'hui le propriétaire veut intenter une
action en résolution pour vices cachés.
Quel étonnant procès que celui-là ! et quel triomphe pour le grand
évocateur des Esprits, M. Home ! Le nommera-t-on expert en ces
matières ? Quoi qu'il en soit, comme il n'y a rien de nouveau sous le
soleil de la justice, ce procès, qui se croira peut-être une nouveauté, ne
sera qu'une vieillerie : il a un pendant qui, pour être âgé de deux cent
soixante-trois années, n'en est pas moins curieux.
Donc, en l'an de grâce 1595, devant le sénéchal de Guienne, un
locataire, nommé Jean Latapy, plaida contre son propriétaire, Robert de
Vigne. Jean Latapy prétendait que la maison que de Vigne lui avait
louée, une vieille maison d'une vieille rue de Bordeaux, était inhabitable
et qu'il avait dû la quitter ; après quoi il demandait que la résiliation du
bail fût prononcée par justice.
Pour quels motifs ? Latapy les donne très naïvement dans ses
conclusions.
« Parce qu'il avait trouvé cette maison infestée par des Esprits qui se
présentaient tantôt sous la forme de petits enfants, tantôt sous d'autres
formes terribles et épouvantables, lesquels opprimaient et inquiétaient
les personnes, remuaient les meubles, excitaient des bruits et tintamarres
par tous les coins et, avec force et violence, rejetaient des lits ceux qui y
reposaient. »
Le propriétaire de Vigne s'opposait très énergiquement à la résiliation
du bail. « Vous décriez injustement ma maison, disait-il à Latapy ; vous
n'avez probablement que ce que vous méritez, et loin de me faire des
reproches, vous devriez au contraire me remercier, car je vous fais
gagner le Paradis. »
Voici comment l'avocat du propriétaire établissait cette singulière
proposition : « Si les Esprits viennent tourmenter Latapy et l'affliger par
la permission de Dieu, il en doit porter la juste peine et dire comme saint
Hierosme : Quidquid patimur nostris peccatis meremur, et ne s'en point
prendre au propriétaire qui est du tout innocent, mais encore avoir
gratitude envers celui-ci qui lui a fourni ainsi matière à se sauver dans ce
monde des punitions qui attendaient ses démérites dans l'autre. »
- 288 -
L'avocat, pour être conséquent, aurait dû demander que Latapy payât
quelque redevance à de Vigne pour le service rendu. Une place en
Paradis ne vaut-elle pas son pesant d'or ? Mais le propriétaire généreux
se contentait de conclure à ce que le locataire fût déclaré non recevable
en son action, par ce motif qu'avant de l'intenter, Latapy aurait dû
commencer lui-même par combattre et chasser les Esprits par les moyens
que Dieu et la nature nous ont donnés.
« Que n'usait-il, s'écriait l'avocat du propriétaire, que n'usait-il du
laurier, de la rue plantée ou du sel pétillant dans les flammes et charbons
ardents, des plumes de la huppe, de la composition de l'herbe dite
aerolus vetulus, avec la rhubarbe, avec du vin blanc, du saux suspendu
au seuil de la porte de la maison, du cuir du front de l'hyène, du fiel de
chien, que l'on dit estre d'une merveilleuse vertu pour chasser les
démons ? Que n'usait-il de l'herbe Moly, laquelle Mercure ayant baillé à
Ulysse, il s'en servit comme antidote contre les charmes de Circé ?... »
Il est évident que le locataire Latapy avait manqué à tous ses devoirs
en ne jetant pas du sel pétillant dans les flammes, et en ne faisant pas
usage de fiel de chien et de quelques plumes de la huppe. Mais comme il
eût été obligé de se procurer aussi du cuir du front de l'hyène, le
sénéchal de Bordeaux trouva que cet objet n'était pas assez commun
pour que Latapy ne fût pas excusable d'avoir laissé les hyènes
tranquilles, et il ordonna bel et bien la résiliation du bail.
Vous voyez que, dans tout cela, ni propriétaire, ni locataire, ni juges
ne mettent en doute l'existence et les tintamarres des Esprits. Il paraîtrait
donc qu'il y a plus de deux siècles les hommes étaient déjà presque aussi
crédules qu'aujourd'hui ; nous les dépassons en crédulité, cela est dans
l'ordre : il faut bien que la civilisation et le progrès se révèlent en
quelque endroit. »
Cette question, au point de vue légal, et abstraction faites des
accessoires dont le narrateur l'a ornée, ne laisse pas d'avoir son côté
embarrassant, car la loi n'a pas prévu le cas où des Esprits tapageurs
rendraient une maison inhabitable. Est-ce là un vice rédhibitoire ? A
notre avis il y a pour et contre : cela dépend des circonstances. Il s'agit
d'abord d'examiner si le tapage est sérieux ou s'il n'est pas simulé dans
un intérêt quelconque : question préalable et de bonne foi qui préjuge
toutes les autres. Admettant les faits comme réels, il faut savoir s'ils sont
de nature à troubler le repos. S'il se passait, par exemple, des choses
comme à Bergzabern22, il est évident que la position ne serait pas
tenable. Le père Senger supporte cela, parce que c'est chez
22 Voir les numéros de mai, juin et juillet de la Revue spirite.
- 289 -
lui et qu'il ne peut pas faire autrement ; mais un étranger ne
s'accommoderait nullement d'une habitation où l'on entend constamment
des bruits assourdissants, où les meubles sont bousculés et renversés, où
les portes et les fenêtres s'ouvrent et se ferment sans rime ni raison, où
les objets vous sont lancés à la tête par des mains invisibles, etc. Il nous
semble qu'en pareille occurrence, il y a incontestablement lieu à
réclamation, et qu'en bonne justice, un tel marché ne saurait être validé, si
le fait avait été dissimulé. Ainsi, en thèse générale, le procès de 1595 nous
semble avoir été bien jugé, mais il est une question subsidiaire importante
à éclaircir, et la science spirite pouvait seule la soulever et la résoudre.
Nous savons que les manifestations spontanées des Esprits peuvent
avoir lieu sans but déterminé, et sans être dirigées contre tel ou tel
individu ; qu'il y a effectivement des lieux hantés par les Esprits
tapageurs qui paraissent y élire domicile, et contre lesquels toutes les
conjurations mises en usage ont échoué. Disons, en forme de parenthèse,
qu'il y a des moyens efficaces de s'en débarrasser, mais que ces moyens
ne consistent pas dans l'intervention des personnes connues pour
produire à volonté de semblables phénomènes, parce que les Esprits qui
sont à leurs ordres, sont précisément de la nature de ceux que l'on veut
expulser. Leur présence, loin de les éloigner, ne pourrait qu'en attirer
d'autres. Mais nous savons aussi que dans une foule de cas ces
manifestations sont dirigées contre certains individus, comme à
Bergzabern, par exemple. Les faits ont prouvé que la famille, mais
surtout la jeune Philippine, en était l'objet direct ; de telle sorte que nous
sommes convaincu que, si cette famille quittait sa demeure, de nouveaux
habitants n'auraient rien à redouter, la famille porterait avec elle ses
tribulations dans son nouveau domicile. Le point à examiner dans une
question légale serait donc celui-ci : les manifestations avaient-elles lieu
avant l'entrée ou seulement depuis l'entrée du nouveau propriétaire ?
Dans ce dernier cas, il demeurerait évident que c'est celui-ci qui a
importé les Esprits perturbateurs, et que la responsabilité lui incombe
tout entière ; si, au contraire, les perturbations avaient lieu
antérieurement et persistent, c'est qu'elles tiennent au local même, et
alors la responsabilité en est au vendeur. L'avocat du propriétaire
raisonnait dans la première hypothèse, et son argument ne manquait pas
de logique. Reste à savoir si le locataire avait amené avec lui ces hôtes
importuns, c'est ce que le procès ne dit pas. Quant au procès
actuellement pendant, nous croyons que le moyen de rendre bonne
justice serait de faire les constatations dont nous venons de parler. Si
elles amènent la preuve de l'antériorité des manifestations, et si le fait a été
dissimulé par le vendeur, le cas est celui de tout acquéreur trompé sur la
qualité de la chose vendue. Or, maintenir le marché en pareille
occurrence, c'est peut-être ruiner l'acquéreur par la dépréciation de
l'immeuble ;
- 290 -
c'est tout au moins lui causer un préjudice notable, en le contraignant à
garder une chose dont il ne peut pas plus faire usage que d'un cheval
aveugle qu'on lui aurait vendu pour un bon cheval. Quel qu'il soit, le
jugement à intervenir doit avoir des conséquences graves ; que le marché
soit résilié, ou qu'il soit maintenu faute de preuves suffisantes, c'est
également reconnaître l'existence des faits de manifestations. Repousser
la demande de l'acquéreur comme fondée sur une idée ridicule, c'est
s'exposer à recevoir tôt ou tard un démenti de l'expérience, comme en
ont tant de fois reçu les hommes les plus éclairés qui se sont trop hâtés
de nier les choses qu'ils ne comprenaient pas. Si l'on peut reprocher à
nos pères d'avoir péché par trop de crédulité, nos descendants nous
reprocheront sans doute d'avoir péché par l'excès contraire.
En attendant, voici ce qui vient de se passer sous nos yeux, et dont
nous avons été à même de constater la réalité ; nous citons la chronique
de la Patrie du 4 septembre 1858 :
« La rue du Bac est en émoi. Il se passe encore par-là quelque
diablerie !
« La maison qui porte le n° 65 se compose de deux bâtiments : l'un,
qui donne sur la rue, a deux escaliers qui se font face.
« Depuis une semaine, à diverses heures du jour et de la nuit, à tous les
étages de cette maison, les sonnettes s'agitent et tintent avec violence ;
on va ouvrir : personne sur le palier.
« On crut d'abord à une plaisanterie, et chacun se mit en observation
pour en découvrir l'auteur. Un les locataires prit le soin de dépolir une
vitre de sa cuisine et fit le guet. Pendant qu'il veillait avec le plus
d'attention, sa sonnette s'ébranla : il mit l'œil à son judas, personne ! Il
courut sur l'escalier, personne !
« Il rentra chez lui et enleva le cordon de sa sonnette. Une heure après,
au moment où il commençait à triompher, la sonnette se mit à carillonner
de plus belle. Il la regarda faire et demeura muet et consterné.
« A d'autres portes, les cordons de sonnettes sont tordus et noués
comme des serpents blessés. On cherche une explication, on appelle la
police ; quel est donc ce mystère ? On l'ignore encore. »
_______
- 291 -
Phénomène d'apparition.
Le Constitutionnel et la Patrie ont rapporté, il y a quelque temps, le
fait suivant, d'après les journaux des Etats-Unis :
« La petite ville de Lichtfield, dans le Kentucky, compte de nombreux
adeptes aux doctrines de spiritualisme magnétique. Un fait incroyable,
qui vient de s'y passer, ne contribuera pas peu, sans doute, à augmenter
le nombre des partisans de la religion nouvelle.
« La famille Park, composée du père, de la mère et de trois enfants qui
ont déjà l'âge de raison, était fortement imbue des croyances
spiritualistes. Par contre, une sœur de madame Park, miss Harris,
n'ajoutait aucune foi aux prodiges surnaturels dont on l'entretenait sans
cesse. C'était pour la famille tout entière un véritable sujet de chagrin, et
plus d'une fois la bonne harmonie des deux sœurs en fut troublée.
« Il y a quelques jours, madame Park fut atteinte tout à coup d'un mal
subit que les médecins déclarèrent dès l'abord ne pouvoir pas conjurer.
La patiente était en proie à des hallucinations, et une fièvre affreuse la
tourmentait constamment. Miss Harris passait toutes les nuits à la veiller.
Le quatrième jour de sa maladie, madame Park se leva subitement sur
son séant, demanda à boire, et commença à causer avec sa sœur.
Circonstance singulière, la fièvre l'avait quittée tout à coup, son pouls
était régulier, elle s'exprimait avec la plus grande facilité, et miss Harris,
tout heureuse, crut que sa sœur était désormais hors de danger.
« Après avoir parlé de son mari et de ses enfants, madame Park se
rapproche encore plus près de sa sœur et lui dit :
« Pauvre sœur, je vais te quitter ; je sens que la mort s'approche. Mais
au moins mon départ de ce monde servira à te convertir. Je mourrai dans
une heure et l'on m'enterrera demain. Aie grand soin de ne pas suivre
mon corps au cimetière, car mon Esprit, revêtu de sa dépouille mortelle,
t'apparaîtra encore une fois avant que mon cercueil soit recouvert de
terre. Alors tu croiras enfin au spiritualisme. »
« Après avoir achevé ces paroles, la malade se recoucha
tranquillement. Mais une heure après, comme elle l'avait annoncé, miss
Harris s'apercevait avec douleur que le cœur avait cessé de battre.
« Vivement émue par la coïncidence étonnante qui existait entre cet
événement et les paroles prophétiques de la défunte, elle se décida à
suivre l'ordre qui lui avait été donné, et le lendemain elle resta seule à la
maison pendant que tout le monde prenait le chemin du cimetière. Après
avoir
- 292 -
fermé les volets de la chambre mortuaire, elle s'établit sur un fauteuil
placé près du lit que venait de quitter le corps de sa sœur.
« Cinq minutes étaient à peine écoulées, - raconta plus tard miss
Harris, - lorsque je vis comme un nuage blanc se détacher au fond de
l'appartement. Peu à peu cette forme se dessina mieux : c'était celle d'une
femme à demi voilée ; elle s'approchait lentement de moi ; je discernais
le bruit de pas légers sur le plancher ; enfin, mes yeux étonnés se
trouvèrent en présence de ma sœur...
« Sa figure, loin d'avoir cette pâleur mate qui frappe si péniblement
chez les morts, était radieuse ; ses mains, dont je sentis bientôt la
pression sur les miennes, avaient conservé toute la chaleur de la vie. Je
fus comme transportée dans une sphère nouvelle par cette merveilleuse
apparition. Croyant faire partie déjà du monde des Esprits, je me tâtai la
poitrine et la tête pour m'assurer de mon existence ; mais il n'y avait rien
de pénible dans cette extase.
« Après être ainsi demeurée devant moi, souriante mais muette,
l'espace de quelques minutes, ma sœur, semblant faire un violent effort,
me dit d'une voix douce :
« Il est temps que je parte : mon ange conducteur m'attend. Adieu ! J'ai
rempli ma promesse. Crois et espère ! »
« Le journal, ajoute la Patrie, auquel nous empruntons ce merveilleux
récit, ne dit pas que miss Harris se soit convertie aux doctrines du
spiritualisme. Supposons-le, cependant, car beaucoup de gens se
laisseraient convaincre à moins. »
Nous ajoutons, pour notre propre compte, que ce récit n'a rien qui
doive étonner ceux qui ont étudié les effets et les causes des phénomènes
spirites. Les faits authentiques de ce genre sont assez nombreux, et
trouvent leur explication dans ce que nous avons dit à ce sujet en
maintes circonstances ; nous aurons occasion d'en citer qui viennent de
moins loin que celui-ci.
ALLAN KARDEC.
Société Parisienne des Etudes Spirites.
La Société ayant apporté quelques modifications à son règlement,
nous le donnons, à la suite de ce Numéro, dans sa teneur actuelle. Nous
supprimerons ainsi, dorénavant, l'exemplaire annexé au Numéro du mois
de mai, et que ceux de nos lecteurs qui l'ont reçu voudront bien
considérer comme non avenu.
Paris. - Typ. de COSSON ET Cie, rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
Polémique spirite.
On nous a plusieurs fois demandé pourquoi nous ne répondions pas,
dans notre journal, aux attaques de certaines feuilles dirigées contre le
Spiritisme en général, contre ses partisans, et quelquefois même contre
nous. Nous croyons que, dans certains cas, le silence est la meilleure
réponse. Il est d'ailleurs un genre de polémique dont nous nous sommes
fait une loi de nous abstenir, c'est celle qui peut dégénérer en
personnalités ; non seulement elle nous répugne, mais elle nous prendrait
un temps que nous pouvons employer plus utilement, et serait fort peu
intéressante pour nos lecteurs, qui s'abonnent pour s'instruire et non pour
entendre des diatribes plus ou moins spirituelles ; or, une fois engagé
dans cette voie, il serait difficile d'en sortir, c'est pourquoi nous
préférons n'y pas entrer, et nous pensons que le Spiritisme ne peut qu'y
gagner en dignité. Nous n'avons jusqu'à présent qu'à nous applaudir de
notre modération ; nous n'en dévierons pas, et ne donnerons jamais
satisfaction aux amateurs de scandale.
Mais il y a polémique et polémique ; il en est une devant laquelle nous
ne reculerons jamais, c'est la discussion sérieuse des principes que nous
professons. Toutefois, il est ici même une distinction à faire ; s'il ne
s'agit que d'attaques générales dirigées contre la doctrine, sans autre but
déterminé que celui de critiquer, et de la part de gens qui ont un parti
pris de rejeter tout ce qu'ils ne comprennent pas, cela ne mérite pas qu'on
s'en occupe ; le terrain que gagne chaque jour le Spiritisme est une
réponse suffisamment péremptoire et qui doit leur prouver que leurs
sarcasmes n'ont pas produit grand effet ; aussi remarquons-nous que le
feu roulant de plaisanteries dont les partisans de la doctrine étaient
naguère l'objet, s'éteint peu à peu ; on se demande si, lorsqu'on voit tant
de gens éminents adopter ces idées nouvelles, il y a de quoi rire ;
quelques-uns ne rient que du bout des lèvres et par habitude, beaucoup
d'autres ne rient plus du tout et attendent.
- 294 -
Remarquons encore que, parmi les critiques, il y a beaucoup de gens
qui parlent sans connaître la chose, sans s'être donné la peine de
l'approfondir ; pour leur répondre il faudrait sans cesse recommencer les
explications les plus élémentaires et répéter ce que nous avons écrit,
chose que nous croyons inutile. Il n'en est pas de même de ceux qui ont
étudié et qui n'ont pas tout compris, de ceux qui veulent sérieusement
s'éclairer, qui soulèvent des objections en connaissance de cause et de
bonne foi ; sur ce terrain nous acceptons la controverse, sans nous flatter
de résoudre toutes les difficultés, ce qui serait par trop présomptueux. La
science spirite est à son début, et ne nous a pas encore dit tous ses
secrets, quelques merveilles qu'elle nous ait dévoilées. Quelle, est la
science qui n'a pas des faits encore mystérieux et inexpliqués ? Nous
confesserons donc sans honte notre insuffisance sur tous les points
auxquels il ne nous sera pas possible de répondre. Ainsi, loin de
repousser les objections et les questions, nous les sollicitons, pourvu
qu'elles ne soient pas oiseuses et ne nous fassent pas perdre notre temps
en futilités, parce que c'est un moyen de s'éclairer.
C'est là ce que nous appelons une polémique utile, et elle le sera
toujours quand elle aura lieu entre des gens sérieux qui se respecteront
assez pour ne pas s'écarter des convenances. On peut penser
différemment et ne s'en estimer pas moins. Que cherchons-nous tous, en
définitive, dans cette question si palpitante et si féconde du Spiritisme ?
à nous éclairer ; nous, tout le premier, nous cherchons la lumière, de
quelque part qu'elle vienne, et, si nous émettons notre manière de voir,
ce n'est qu'une opinion individuelle que nous ne prétendons imposer à
personne ; nous la livrons à la discussion, et nous sommes tout prêt à y
renoncer s'il nous est démontré que nous sommes dans l'erreur. Cette
polémique, nous la faisons tous les jours dans notre Revue par les
réponses ou les réfutations collectives que nous saisissons l'occasion de
faire à propos de tel ou tel article, et ceux qui nous font l'honneur de
nous écrire y trouveront toujours la réponse à ce qu'ils nous demandent,
lorsqu'il ne nous est pas possible de la donner individuellement par écrit,
ce que le temps matériel ne nous permet pas toujours. Leurs questions et
leurs objections sont autant de sujets d'étude dont nous profitons pour
nous-même et dont nous sommes heureux de faire profiter nos lecteurs
en les traitant à mesure que les circonstances amènent les faits qui
peuvent y avoir rapport. Nous nous faisons également un plaisir de
donner verbalement les explications qui peuvent nous être demandées
par les personnes qui nous honorent de leur visite, et dans ces
conférences empreintes d'une bienveillance réciproque on s'éclaire
mutuellement.
_______
- 295 -
De la pluralité des existences corporelles.
(PREMIER ARTICLE.)
Des diverses doctrines professées par le Spiritisme, la plus
controversée est sans contredit celle de la pluralité des existences
corporelles, autrement dit de la réincarnation. Bien que cette opinion soit
maintenant partagée par un très grand nombre de personnes, et que nous
ayons déjà traité la question à plusieurs reprises, nous croyons devoir, en
raison de son extrême gravité, l'examiner ici d'une manière plus
approfondie, afin de répondre aux diverses objections qu'elle a suscitées.
Avant d'entrer dans le fond de la question, quelques observations
préliminaires nous paraissent indispensables.
Le dogme de la réincarnation, disent certaines personnes, n'est point
nouveau ; il est ressuscité de Pythagore. Nous n'avons jamais dit que la
doctrine spirite fût d'invention moderne ; le Spiritisme étant une loi de
nature a dû exister dès l'origine des temps, et nous nous sommes toujours
efforcé de prouver qu'on en retrouve les traces dans la plus haute
antiquité. Pythagore, comme on le sait, n'est pas l'auteur du système de la
métempsycose ; il l'a puisée chez les philosophes indiens et chez les
Egyptiens, où elle existait de temps immémorial. L'idée de la
transmigration des âmes était donc une croyance vulgaire admise par les
hommes les plus éminents. Par quelle voie leur est-elle venue ? est-ce
par révélation ou par intuition ? nous ne le savons pas ; mais, quoi qu'il
en soit, une idée ne traverse pas les âges et n'est pas acceptée par les
intelligences d'élite, sans avoir un côté sérieux. L'antiquité de cette
doctrine serait donc plutôt une preuve qu'une objection. Toutefois,
comme on le sait également, il y a entre la métempsycose des anciens et
la doctrine moderne de la réincarnation cette grande différence que les
Esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de
l'homme dans les animaux et réciproquement.
Vous étiez sans doute, disent aussi quelques contradicteurs, imbu de
ces idées, et voilà pourquoi les Esprits ont abondé dans votre manière de
voir. C'est là une erreur qui prouve une fois de plus le danger des
jugements précipités et sans examen. Si ces personnes se fussent donné
la peine, avant de juger, de lire ce que nous avons écrit sur le
Spiritisme, elles se seraient épargné la peine d'une objection faite un
peu trop légèrement. Nous répéterons donc ce que nous avons dit à ce
sujet, savoir que, lorsque la doctrine de la réincarnation nous a été
enseignée par les Esprits, elle était si loin de notre pensée que nous
nous étions fait sur les antécédents de
- 296 -
l'âme un système tout autre, partagé, du reste, par beaucoup de
personnes. La doctrine des Esprits, sous ce rapport, nous a donc surpris ;
nous dirons plus, contrarié, parce qu'elle renversait nos propres idées ;
elle était loin, comme on le voit, d'en être le reflet. Ce n'est pas tout ;
nous n'avons pas cédé au premier choc ; nous avons combattu, défendu
notre opinion, élevé des objections, et ce n'est qu'à l'évidence que nous
nous sommes rendu, et lorsque nous avons vu l'insuffisance de notre
système pour résoudre toutes les questions que ce sujet soulève.
Aux yeux de quelques personnes le mot évidence paraîtra sans doute
singulier en pareille matière ; mais il ne semblera pas impropre à ceux
qui sont habitués à scruter les phénomènes spirites. Pour l'observateur
attentif, il y a des faits qui, bien qu'ils ne soient pas d'une nature
absolument matérielle, n'en constituent pas moins une véritable
évidence, ou tout au moins une évidence morale. Ce n'est pas ici le lieu
d'expliquer ces faits ; une étude suivie et persévérante peut seule les faire
comprendre ; notre but était uniquement de réfuter l'idée que cette
doctrine n'est que la traduction de notre pensée. Nous avons encore une
autre réfutation à opposer : c'est que ce n'est pas à nous seul qu'elle a été
enseignée ; elle l'a été en maints autres endroits, en France et à
l'étranger : en Allemagne, en Hollande, en Russie, etc., et cela avant
même la publication du Livre des Esprits. Ajoutons encore que, depuis
que nous nous sommes livré à l'étude du Spiritisme, nous avons eu des
communications par plus de cinquante médiums, écrivains, parlants,
voyants, etc., plus ou moins éclairés, d'une intelligence normale plus ou
moins bornée, quelques-uns même complètement illettrés, et par
conséquent tout à fait étrangers aux matières philosophiques, et que,
dans aucun cas, les Esprits ne se sont démentis sur cette question ; il en
est de même dans tous les cercles que nous connaissons, où le même
principe a été professé. Cet argument n'est point sans réplique, nous le
savons, c'est pourquoi nous n'y insisterons pas plus que de raison.
Examinons la chose sous un autre point de vue, et abstraction faite de
toute intervention des Esprits ; mettons ceux-ci de côté pour un instant ;
supposons que cette théorie ne soit pas leur fait ; supposons même qu'il
n'ait jamais été question d'Esprits. Plaçons-nous donc momentanément
sur un terrain neutre, admettant au même degré de probabilité l'une et
l'autre hypothèse, savoir : la pluralité et l'unité des existences
corporelles, et voyons de quel côté nous portera la raison et notre propre
intérêt.
Certaines personnes repoussent l'idée de la réincarnation par ce seul
motif qu'elle ne leur convient pas, disant qu'elles ont bien assez d'une
existence et qu'elles n'en voudraient pas recommencer une pareille ; nous en
- 297 -
connaissons que la seule pensée de reparaître sur la terre fait bondir de
fureur. Nous n'avons qu'une chose à leur demander, c'est si elles pensent
que Dieu ait pris leur avis et consulté leur goût pour régler l'univers. Or,
de deux choses l'une : ou la réincarnation existe, ou elle n'existe pas ; si
elle existe, elle a beau les contrarier, il leur faudra la subir, Dieu ne leur
en demandera pas la permission. Il nous semble entendre un malade
dire : J'ai assez souffert aujourd'hui, je ne veux plus souffrir demain.
Quelle que soit sa mauvaise humeur, il ne lui faudra pas moins souffrir
le lendemain et les jours suivants, jusqu'à ce qu'il soit guéri ; donc, s'ils
doivent revivre corporellement, ils revivront, ils se réincarneront ; ils
auront beau se mutiner comme un enfant qui ne veut pas aller à l'école,
ou un condamné en prison, il faudra qu'ils en passent par là. De pareilles
objections sont trop puériles pour mériter un plus sérieux examen. Nous
leur dirons cependant, pour les rassurer, que la doctrine spirite sur la
réincarnation n'est pas aussi terrible qu'ils le croient, et s'ils l'avaient
étudiée à fond ils n'en seraient pas si effrayés ; ils sauraient que la
condition de cette nouvelle existence dépend d'eux ; elle sera heureuse
ou malheureuse selon ce qu'ils auront fait ici-bas, et ils peuvent dès cette
vie s'élever si haut, qu'ils n'auront plus à craindre de retomber dans le
bourbier.
Nous supposons que nous parlons à des gens qui croient à un avenir
quelconque après la mort, et non à ceux qui se donnent le néant pour
perspective, ou qui veulent noyer leur âme dans un tout universel, sans
individualité, comme les gouttes de pluie dans l'Océan, ce qui revient à
peu près au même. Si donc vous croyez à un avenir quelconque, vous
n'admettrez pas, sans doute, qu'il soit le même pour tous, autrement où
serait l'utilité du bien ? Pourquoi se contraindre ? pourquoi ne pas
satisfaire toutes ses passions, tous ses désirs, fût-ce même aux dépens
d'autrui, puisqu'il n'en serait ni plus ni moins ? Vous croyez que cet
avenir sera plus ou moins heureux ou malheureux selon ce que nous
aurons fait pendant la vie ; vous avez alors le désir d'y être aussi heureux
que possible, puisque ce doit être pour l'éternité ? Auriez-vous, par
hasard, la prétention d'être un des hommes les plus parfaits qui aient
existé sur la terre, et d'avoir ainsi droit d'emblée à la félicité suprême des
élus ? Non. Vous admettez ainsi qu'il y a des hommes qui valent mieux
que vous et qui ont droit à une meilleure place, sans pour cela que vous
soyez parmi les réprouvés. Eh bien ! placez-vous un instant par la pensée
dans cette situation moyenne qui sera la vôtre, puisque vous venez d'en
convenir, et supposez que quelqu'un vienne vous dire : Vous souffrez,
vous n'êtes pas aussi heureux que vous le pourriez être, tandis que vous
avez devant vous des êtres qui jouissent d'un bonheur sans mélange,
voulez-vous changer votre position contre la leur ? - Sans doute, di-
- 298 -
rez-vous ; que faut-il faire ? - Moins que rien, recommencer ce que vous
avez mal fait et tâcher de faire mieux. - Hésiteriez-vous à accepter, fût-ce
même au prix de plusieurs existences d'épreuve ? Prenons une
comparaison plus prosaïque. Si, à un homme qui, sans être dans la
dernière des misères, éprouve néanmoins des privations par suite de la
médiocrité de ses ressources, on venait dire : Voilà une immense fortune,
vous pouvez en jouir, il faut pour cela travailler rudement pendant une
minute. Fût-il le plus paresseux de la terre, il dira sans hésiter :
Travaillons une minute, deux minutes, une heure, un jour s'il le faut ;
qu'est-ce que cela pour finir ma vie dans l'abondance ? Or, qu'est-ce
qu'est la durée de la vie corporelle par rapport à l'éternité ? moins qu'une
minute, moins qu'une seconde.
Nous avons entendu faire ce raisonnement : Dieu, qui est
souverainement bon, ne peut imposer à l'homme de recommencer une
série de misères et de tribulations ? Trouverait-on, par hasard, qu'il y a
plus de bonté à condamner l'homme à une souffrance perpétuelle pour
quelques moments d'erreur plutôt qu'à lui donner les moyens de réparer
ses fautes ? « Deux fabricants avaient chacun un ouvrier qui pouvait
aspirer à devenir l'associé du chef. Or il arriva que ces deux ouvriers
employèrent une fois très mal leur journée et méritèrent d'être renvoyés.
L'un des deux fabricants chassa son ouvrier malgré ses supplications, et
celui-ci n'ayant pas trouvé d'ouvrage mourut de misère. L'autre dit au
sien : Vous avez perdu un jour, vous m'en devez un en compensation ;
vous avez mal fait votre ouvrage, vous m'en devez la réparation, je vous
permets de le recommencer ; tâchez de bien faire et je vous conserverai,
et vous pourrez toujours aspirer à la position supérieure que je vous ai
promise. » Est-il besoin de demander quel est celui des deux fabricants
qui a été le plus humain ? Dieu, la clémence même, serait-il plus
inexorable qu'un homme ? La pensée que notre sort est à jamais fixé par
quelques années d'épreuve, alors même qu'il n'a pas toujours dépendu de
nous d'atteindre à la perfection sur la terre, a quelque chose de navrant,
tandis que l'idée contraire est éminemment consolante ; elle nous laisse
l'espérance. Ainsi, sans nous prononcer pour ou contre la pluralité des
existences, sans admettre une hypothèse plutôt que l'autre, nous disons
que, si nous avions le choix, il n'est personne qui préférât un jugement
sans appel. Un philosophe a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait
l'inventer pour le bonheur du genre humain ; on pourrait en dire autant
de la pluralité des existences. Mais, comme nous l'avons dit, Dieu ne
nous demande pas notre permission ; il ne consulte pas notre goût ; cela
est ou cela n'est pas ; voyons de quel côté sont les probabilités, et
prenons la chose à un autre point de vue, toujours abstraction faite de
l'enseignement des Esprits, et uniquement comme étude philosophique.
- 299 -
S'il n'y a pas de réincarnation, il n'y a qu'une existence corporelle, cela
est évident ; si notre existence corporelle actuelle est la seule, l'âme de
chaque homme est créée à sa naissance, à moins que l'on n'admette
l'antériorité de l'âme, auquel cas on se demanderait ce qu'était l'âme
avant la naissance, et si cet état ne constituait pas une existence sous une
forme quelconque. Il n'y a pas de milieu : ou l'âme existait, ou elle
n'existait pas avant le corps ; si elle existait, quelle était sa situation ?
avait-elle ou non conscience d'elle-même ; si elle n'en avait pas
conscience, c'est à peu près comme si elle n'existait pas ; si elle avait son
individualité, elle était progressive ou stationnaire ; dans l'un et l'autre
cas, à quel degré est-elle arrivée dans le corps ? En admettant, selon la
croyance vulgaire, que l'âme prend naissance avec le corps, ou, ce qui
revient au même, qu'antérieurement à son incarnation elle n'a que des
facultés négatives, nous posons les questions suivantes :
1. Pourquoi l'âme montre-t-elle des aptitudes si diverses et
indépendantes des idées acquises par l'éducation ?
2. D'où vient l'aptitude extra-normale de certains enfants en bas âge
pour tel art ou telle science, tandis que d'autres restent inférieurs ou
médiocres toute leur vie ?
3. D'où viennent, chez les uns, les idées innées ou intuitives qui
n'existent pas chez d'autres ?
4. D'où viennent, chez certains enfants, ces instincts précoces de vices
ou de vertus, ces sentiments innés de dignité ou de bassesse qui
contrastent avec le milieu dans lequel ils sont nés ?
5. Pourquoi certains hommes, abstraction faite de l'éducation, sont-ils
plus avancés les uns que les autres ?
6. Pourquoi y a-t-il des sauvages et des hommes civilisés ? Si vous
prenez un enfant hottentot à la mamelle, et si vous l'élevez dans nos
lycées les plus renommés, en ferez-vous jamais un Laplace ou un
Newton ?
Nous demandons quelle est la philosophie ou la théosophie qui peut
résoudre ces problèmes ? Ou les âmes à leur naissance sont égales, ou
elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi
ces aptitudes si diverses ? Dira-t-on que cela dépend de l'organisme ?
mais alors c'est la doctrine la plus monstrueuse et la plus immorale.
L'homme n'est plus qu'une machine, le jouet de la matière ; il n'a plus la
responsabilité de ses actes ; il peut tout rejeter sur ses imperfections
physiques. Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi ; mais
alors pourquoi cette supériorité innée accordée à quelques-unes ? Cette
partialité est-elle conforme à la justice de Dieu et à l'égal amour qu'il
porte à toutes ses créatures ?
Admettons au contraire une succession d'existences antérieures pro-
- 300 -
gressives, et tout est expliqué. Les hommes apportent en naissant
l'intuition de ce qu'ils ont acquis ; ils sont plus ou moins avancés, selon
le nombre d'existences qu'ils ont parcourues, selon qu'ils sont plus ou
moins éloignés du point de départ : absolument comme dans une réunion
d'individus de tous âges, chacun aura un développement proportionné au
nombre d'années qu'il aura vécu ; les existences successives seront, pour
la vie de l'âme, ce que les années sont pour la vie du corps. Rassemblez
un jour mille individus, depuis un an jusqu'à quatre-vingts ; supposez
qu'un voile soit jeté sur tous les jours qui ont précédé, et que, dans votre
ignorance, vous les croyiez ainsi tous nés le même jour : vous vous
demanderez naturellement comment il se fait que les uns soient grands et
les autres petits, les uns vieux et les autres jeunes, les uns instruits et les
autres encore ignorants ; mais si le nuage qui vous cache le passé vient à
se lever, si vous apprenez qu'ils ont tous vécu plus ou moins longtemps,
tout vous sera expliqué. Dieu, dans sa justice, n'a pu créer des âmes plus
ou moins parfaites ; mais, avec la pluralité des existences, l'inégalité que
nous voyons n'a plus rien de contraire à l'équité la plus rigoureuse : c'est
que nous ne voyons que le présent et non le passé. Ce raisonnement
repose-t-il sur un système, une supposition gratuite ? Non ; nous partons
d'un fait patent, incontestable : l'inégalité des aptitudes et du
développement intellectuel et moral, et nous trouvons ce fait
inexplicable par toutes les théories qui ont cours, tandis que l'explication
en est simple, naturelle, logique, par une autre théorie. Est-il rationnel de
préférer celle qui n'explique pas à celle qui explique ?
A l'égard de la sixième question, on dira sans doute que le Hottentot
est d'une race inférieure : alors nous demanderons si le Hottentot est un
homme ou non. Si c'est un homme, pourquoi Dieu l'a-t-il, lui et sa race,
déshérité des privilèges accordés à la race caucasique ? Si ce n'est pas un
homme, pourquoi chercher à le faire chrétien ? La doctrine spirite est
plus large que tout cela ; pour elle, il n'y a pas plusieurs espèces
d'hommes, il n'y a que des hommes dont l'esprit est plus ou moins
arriéré, mais susceptible de progresser : cela n'est-il pas plus conforme à
la justice de Dieu ?
Nous venons de voir l'âme dans son passé et dans son présent ; si nous
la considérons dans son avenir, nous trouvons les mêmes difficultés.
1. Si notre existence actuelle doit seule décider de notre sort à venir,
quelle est, dans la vie future, la position respective du sauvage et de
l'homme civilisé ? Sont-ils au même niveau, ou sont-ils distancés dans la
somme du bonheur éternel ?
2. L'homme qui a travaillé toute sa vie à s'améliorer est-il au même
rang que celui qui est resté inférieur, non par sa faute, mais parce qu'il
n'a eu ni le temps ni la possibilité de s'améliorer ?
- 301 -
3. L'homme qui fait mal parce qu'il n'a pu s'éclairer est-il passible d'un
état de choses qui n'a pas dépendu de lui ?
4. On travaille à éclairer les hommes, à les moraliser, à les civiliser ;
mais pour un que l'on éclaire, il y en a des millions qui meurent chaque
jour avant que la lumière soit parvenue jusqu'à eux ; quel est le sort de
ceux-ci ? Sont-ils traités comme des réprouvés ? Dans le cas contraire,
qu'ont-ils fait pour mériter d'être sur le même rang que les autres ?
5. Quel est le sort des enfants qui meurent en bas âge avant d'avoir pu
faire ni bien ni mal ? S'ils sont parmi les élus, pourquoi cette faveur sans
avoir rien fait pour la mériter ? Par quel privilège sont-ils affranchis des
tribulations de la vie ?
Y a-t-il une doctrine qui puisse résoudre ces questions ? Admettez des
existences consécutives, et tout est expliqué conformément à la justice
de Dieu. Ce que l'on n'a pu faire dans une existence, on le fait dans une
autre ; c'est ainsi que personne n'échappe à la loi du progrès, que chacun
sera récompensé selon son mérite réel, et que nul n'est exclu de la
félicité suprême, à laquelle il peut prétendre, quels que soient les
obstacles qu'il ait rencontrés sur sa route.
Ces questions pourraient être multipliées à l'infini, car les problèmes
psychologiques et moraux, qui ne trouvent leur solution que dans la
pluralité des existences, sont innombrables ; nous nous sommes borné
aux plus généraux. Quoi qu'il en soit, dira-t-on peut-être, la doctrine de
la réincarnation n'est point admise par l'Eglise ; ce serait donc le
renversement de la religion. Notre but n'est pas de traiter cette question
en ce moment ; il nous suffit d'avoir démontré quelle est éminemment
morale et rationnelle. Plus tard nous montrerons que la religion en est
peut-être moins éloignée qu'on ne le pense, et qu'elle n'en souffrirait pas
plus qu'elle n'a souffert de la découverte du mouvement de la terre et des
périodes géologiques qui, au premier abord, ont paru donner un démenti
aux textes sacrés. L'enseignement des Esprits est éminemment chrétien ;
il s'appuie sur l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses
futures, le libre arbitre de l'homme, la morale du Christ ; donc il n'est pas
antireligieux.
Nous avons raisonné, comme nous l'avons dit, abstraction faite de tout
enseignement spirite qui, pour certaines personnes, n'est pas une autorité.
Si nous et tant d'autres avons adopté l'opinion de la pluralité des
existences, ce n'est pas seulement parce qu'elle nous vient des Esprits,
c'est parce qu'elle nous a paru la plus logique, et qu'elle seule résout des
questions jusqu'alors insolubles. Elle nous serait venue d'un simple mortel
que nous l'aurions adoptée de même, et que nous n'aurions pas hésité
davantage à renoncer à nos propres idées ; du moment qu'une erreur est
démontrée,
- 302 -
l'amour-propre a plus à perdre qu'à gagner à s'entêter dans une idée
fausse. De même, nous l'eussions repoussée, quoique venant des Esprits,
si elle nous eût semblé contraire à la raison, comme nous en avons
repoussé bien d'autres, car nous savons par expérience qu'il ne faut pas
accepter en aveugle tout ce qui vient de leur part, pas plus que ce qui
vient de la part des hommes. Il nous reste donc à examiner la question de
la pluralité des existences au point de vue de l'enseignement des Esprits,
de quelle manière on doit l'entendre, et à répondre enfin aux objections
les plus sérieuses qu'on puisse y opposer ; c'est ce que nous ferons dans
un prochain article.
_______
Problèmes moraux.
Sur le Suicide.
Questions adressées à saint Louis, par l'intermédiaire de M. C…, médium parlant
et voyant, dans la Société parisienne des études spirites, séance du 12 octobre
1858.
1. Pourquoi l'homme qui a la ferme intention de se détruire se
révolterait-il à l'idée d'être tué par un autre, et se défendrait-il contre les
attaques au moment même où il va accomplir son dessein ? R. Parce que
l'homme a toujours peur de la mort ; lorsqu'il se la donne lui-même, il est
surexcité, il a la tête dérangée, et il accomplit cet acte sans courage ni
crainte, et sans, pour ainsi dire, avoir la connaissance de ce qu'il fait,
tandis que, s'il avait le choix, vous ne verriez pas autant de suicides.
L'instinct de l'homme le porte à défendre sa vie, et, pendant le temps qui
s'écoule entre l'instant où son semblable s'approche pour le tuer et celui
où l'acte est commis, il y a toujours un mouvement de répulsion instinctif
de la mort qui le porte à repousser ce fantôme, qui n'est effrayant que
pour l'Esprit coupable. L'homme qui se suicide n'éprouve pas ce
sentiment, parce qu'il est entouré d'Esprits qui le poussent, qui l'aident
dans ses désirs, et lui font complètement perdre le souvenir de ce qui
n'est pas lui, c'est-à-dire de ses parents et de ceux qui l'aiment, et d'une
autre existence. L'homme dans ce moment est tout égoïsme.
2. Celui qui, dégoûté de la vie, mais ne veut pas se l'ôter et veut que sa
mort serve à quelque chose, est-il coupable de la chercher sur un champ
de bataille en défendant son pays ? - R. Toujours. L'homme doit suivre
l'impulsion qui lui est donnée ; quelle que soit la carrière qu'il embrasse,
quelle que soit la vie qu'il mène, il est toujours assisté d'Esprits qui le conduisent
et le dirigent à son insu ; or chercher à aller contre leurs conseils
est un crime, puisqu'ils sont placés là pour nous diriger, et que ces bons
- 303 -
Esprits, lorsque nous voulons agir par nous-mêmes, sont là pour nous
aider. Mais cependant, si l'homme entraîné par son Esprit à lui, veut
quitter cette vie, on l'abandonne, et il reconnaît sa faute plus tard
lorsqu'il se trouve obligé de recommencer une autre existence. L'homme
doit être éprouvé pour s'élever ; arrêter ses actes, mettre une entrave à
son libre arbitre, serait aller contre Dieu, et les épreuves, dans ce cas,
deviendraient inutiles, puisque les Esprits ne commettraient pas de
fautes. L'Esprit a été créé simple et ignorant ; il faut donc, pour arriver
aux sphères heureuses, qu'il progresse, s'élève en science et en sagesse,
et ce n'est que dans l'adversité que l'Esprit puise l'élévation du cœur et
comprend mieux la grandeur de Dieu.
3. Un des assistants fait observer qu'il croit voir une contradiction
entre ces dernières paroles de saint Louis et les précédentes, quand il a
dit que l'homme peut être poussé au suicide par certains Esprits qui l'y
excitent. Dans ce cas, il céderait à une impulsion qui lui serait étrangère.
- R. Il n'y a pas de contradiction. Lorsque j'ai dit que l'homme poussé au
suicide était entouré d'Esprits qui l'y sollicitent, je n'ai pas parlé des bons
Esprits qui font tous leurs efforts pour l'en détourner ; cela devait être
sous-entendu ; nous savons tous que nous avons un ange gardien, ou, si
vous aimez mieux, un guide familier. Or l'homme a son libre arbitre ; si,
malgré les bons conseils qui lui sont donnés, il persévère dans cette idée
qui est un crime, il l'accomplit et il est aidé en cela par les Esprits légers
et impurs qui l'entourent, qui sont heureux de voir que l'homme, ou
l'Esprit incarné, manque aussi, lui, de courage pour suivre les conseils de
son bon guide, et souvent de l'Esprit de ses parents morts qui l'entourent,
surtout dans des circonstances semblables.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
Méhémet-Ali.
(Deuxième entretien.)
1. Au nom de Dieu tout-puissant, je prie l'Esprit de Méhémet-Ali de
vouloir bien se communiquer à nous. - R. Oui ; je sais pourquoi.
2. Vous nous avez promis de revenir parmi nous pour nous instruire ;
serez-vous assez bon pour nous écouter et nous répondre ? - R. Non pas
promis ; je ne me suis pas engagé.
3. Soit ; au lieu de promis, mettons que vous nous avez fait espérer. -
- 304 -
R. C'est-à-dire pour contenter votre curiosité ; n'importe ! je m'y prêterai
un peu.
4. Puisque vous avez vécu du temps des Pharaons, pourriez-vous nous
dire dans quel but ont été construites les Pyramides ? - R. Ce sont des
sépulcres ; sépulcres et temples : là avaient lieu les grandes
manifestations.
5. Avaient-elles aussi un but scientifique ? - R. Non ; l'intérêt religieux
absorbait tout.
6. Il fallait que les Egyptiens fussent dès ce temps-là très avancés dans
les arts mécaniques pour accomplir des travaux qui exigeaient des forces
si considérables. Pourriez-vous nous donner une idée des moyens qu'ils
employaient ? - R. Des masses d'hommes ont gémi sous le faix de ces
pierres qui ont traversé des siècles : l'homme était la machine.
7. Quelle classe d'hommes occupait-on à ces grands travaux ? - R. Ce
que vous appelez le peuple.
8. Le peuple était-il à l'état d'esclavage, ou recevait-il un salaire ? - R.
La force.
9. D'où venait aux Egyptiens le goût des choses colossales plutôt que
celui des choses gracieuses qui distinguait les Grecs quoique ayant la
même origine. - R. L'Egyptien était frappé de la grandeur de Dieu ; il
cherchait à s'égaler à lui en surpassant ses forces. Toujours l'homme !
10. Puisque vous étiez prêtre à cette époque, veuillez nous dire
quelque chose de la religion des anciens Egyptiens. Quelle était la
croyance du peuple à l'égard de la Divinité ? - R. Corrompus, ils
croyaient à leurs prêtres ; c'étaient des dieux pour eux, ceux-là qui les
tenaient courbés.
11. Que pensait-il de l'état de l'âme après la mort ? - R. Il en croyait ce
que lui disaient les prêtres.
12. Les prêtres avaient-ils, au double point de vue de Dieu et de l'âme,
des idées plus saines que le peuple ? - R. Oui, ils avaient la lumière entre
leurs mains ; en la cachant aux autres, ils la voyaient encore.
13. Les grands de l'Etat partageaient-ils les croyances du peuple ou
celles des prêtres ? - R. Entre les deux.
14. Quelle était l'origine du culte rendu aux animaux ? - R. Ils
voulaient détourner l'homme de Dieu, l'abaisser sous lui-même en lui
donnant pour dieux des êtres inférieurs.
15. On conçoit, jusqu'à un certain point, le culte des animaux utiles,
mais on ne comprend pas celui des animaux immondes et nuisibles, tels
que les serpents, les crocodiles, etc. ! - R. L'homme adore ce qu'il craint.
C'était un joug pour le peuple. Les prêtres pouvaient-ils croire à des
dieux faits de leurs mains !
16. Par quelle bizarrerie adoraient-ils à la fois le crocodile ainsi que les
- 305 -
reptiles, et l'ichneumon et l'ibis qui les détruisaient ? - R. Aberration de
l'esprit ; l'homme cherche partout des dieux pour se cacher celui qui est.
17. Pourquoi Osiris était-il représenté avec une tête d'épervier et
Anubis avec une tête de chien ? - R. L'Egyptien aimait à personnifier
sous de clairs emblèmes : Anubis était bon ; l'épervier qui déchire
représentait le cruel Osiris.
18. Comment concilier le respect des Egyptiens pour les morts, avec le
mépris et l'horreur qu'ils avaient pour ceux qui les ensevelissaient et les
momifiaient ? - R. Le cadavre était un instrument de manifestations :
l'Esprit, selon eux, revenait dans le corps qu'il avait animé. Le cadavre,
l'un des instruments du culte, était sacré, et le mépris poursuivait celui
qui osait violer la sainteté de la mort.
19. La conservation des corps donnait-elle lieu à des manifestations
plus nombreuses ?- R. Plus longues ; c'est-à-dire que l'Esprit revenait
plus longtemps, tant que l'instrument était docile.
20. La conservation des corps n'avait-elle pas aussi une cause de
salubrité, en raison des débordements du Nil ? - R. Oui, pour ceux du
peuple.
21. L'initiation aux mystères se faisait-elle en Egypte avec des
pratiques aussi rigoureuses qu'en Grèce ? - R. Plus rigoureuses.
22. Dans quel but imposait-on aux initiés des conditions aussi
difficiles à remplir ? - R. Pour n'avoir que des âmes supérieures : celleslà
savaient comprendre et se taire.
23. L'enseignement donné dans les mystères avait-il pour but unique la
révélation des choses extra-humaines, ou bien y enseignait-on aussi les
préceptes de la morale et de l'amour du prochain ? - R. Tout cela était
bien corrompu. Le but des prêtres était de dominer : ce n'était pas
d'instruire.
_______
Le docteur Muhr.
Mort au Caire le 4 juin 1857. - Évoqué sur la prière de M. Jobard. C'était, dit-il, un
Esprit très élevé de son vivant ; médecin-homéopathe ; un véritable apôtre spirite ;
il doit être au moins dans Jupiter.
1. Évocation. - R. Je suis là.
2. Auriez-vous la bonté de nous dire où vous êtes ? - R. Je suis errant.
3. Est-ce le 4 juin de cette année que vous êtes mort ? - R. C'est
l'année passée.
4. Vous rappelez-vous votre ami M. Jobard ? - R. oui, et je suis
souvent près de lui.
5. Lorsque je lui transmettrai cette réponse, cela lui fera plaisir, car il a
- 306 -
toujours pour vous une grande affection. - R. Je le sais ; cet Esprit m'est
des plus sympathiques.
6. Qu'entendiez-vous de votre vivant par les gnomes ? - R. J'entendais
des êtres qui pouvaient se matérialiser et prendre des formes fantastiques.
7. Y croyez-vous toujours ? - R. Plus que jamais ; j'en ai la certitude
maintenant ; mais gnome est un mot qui peut sembler tenir trop de la
magie ; j'aime mieux dire maintenant Esprit que gnome.
Remarque. De son vivant il croyait aux Esprits et à leurs
manifestations ; seulement il les désignait sous le nom de gnomes, tandis
que maintenant il se sert de l'expression plus générique d'Esprit.
8. Croyez-vous encore que ces Esprits, que vous appeliez gnomes de
votre vivant, puissent prendre des formes matérielles fantastiques ? - R.
Oui, mais je sais que cela ne se fait pas souvent, car il y a des gens qui
pourraient devenir fous s'ils voyaient les apparences que ces Esprits
peuvent prendre.
9. Quelles apparences peuvent-ils prendre ? - R. Animaux, diables.
10. Est-ce une apparence matérielle tangible, ou une pure apparence
comme dans les rêves ou les visions ? - R. Un peu plus matérielle que
dans les rêves ; les apparitions qui pourraient trop effrayer ne peuvent
pas être tangibles ; Dieu ne le permet pas.
11. L'apparition de l'Esprit de Bergzabern, sous forme d'homme ou
d'animal, était-elle de cette nature ? - R. Oui, c'est dans ce genre.
Remarque. Nous ne savons si, de son vivant, il croyait que les Esprits
pouvaient prendre une forme tangible ; mais il est évident que maintenant
il entend parler de la forme vaporeuse et impalpable des apparitions.
12. Croyez-vous que lorsque vous vous réincarnerez vous irez dans
Jupiter ? - R. J'irai dans un monde qui n'égale pas encore Jupiter.
13. Est-ce de votre propre choix que vous irez dans un monde
inférieur à Jupiter, ou est-ce parce que vous ne méritez pas encore d'aller
dans cette planète ? - R. J'aime mieux croire ne pas le mériter, et remplir
une mission dans un monde moins avancé. Je sais que j'arriverai à la
perfection, c'est ce qui fait que j'aime mieux être modeste.
Remarque. Cette réponse est une preuve de la supériorité de cet
Esprit ; elle concorde avec ce que nous a dit le P. Ambroise : qu'il y a
plus de mérite à demander une mission dans un monde inférieur qu'à
vouloir avancer trop vite dans un monde supérieur.
14. M. Jobard nous prie de vous demander si vous êtes satisfait de
l'article nécrologique qu'il a écrit sur vous ? - R. Jobard m'a donné une
nou-velle preuve de sympathie en écrivant cela ; je le remercie bien, et
désire que le tableau, un peu exagéré, des vertus et des talents qu'il a fait,
puisse servir d'exemple à ceux d'entre vous qui suivent les traces du
progrès.
- 307 -
15. Puisque, de votre vivant, vous étiez homéopathe, que pensez-vous
maintenant de l'homéopathie ? - R. L'homéopathie est le commencement
des découvertes des fluides latents. Bien d'autres découvertes aussi
précieuses se feront et formeront un tout harmonieux qui conduira votre
globe à la perfection.
16. Quel mérite attachez-vous à votre livre intitulé : le Médecin du
peuple ? - R. C'est la pierre de l'ouvrier que j'ai apportée à l'œuvre.
Remarque. - La réponse de cet Esprit sur l'homéopathie vient à l'appui
de l'idée des fluides latents qui nous a déjà été donnée par l'Esprit de M.
Badet, au sujet de son image photographiée. Il en résulterait qu'il y a des
fluides dont les propriétés nous sont inconnues ou passent inaperçues
parce que leur action n'est pas ostensible, mais n'en est pas moins réelle ;
l'humanité s'enrichit de connaissances nouvelles à mesure que les
circonstances lui font connaître ses propriétés.
_______
Madame de Staël.
Dans la séance de la Société parisienne des études spirites, du 28
septembre 1858, l'Esprit de madame de Staël se communique
spontanément et sans être appelé, sous la main de mademoiselle E...,
médium écrivain ; il dicte le passage suivant :
Vivre c'est souffrir ; oui, mais l'espérance ne suit-elle pas la
souffrance ? Dieu n'a-t-il pas mis dans le cœur des plus malheureux la
plus grande dose d'espérance ? Enfant, le chagrin et la déception suivent
la naissance ; mais devant lui marche l'Espérance qui lui dit : Avance, au
but est le bonheur : Dieu est clément.
Pourquoi, disent les esprits forts, pourquoi venir nous enseigner une
nouvelle religion, quand le Christ a posé les bases d'une charité si
grandiose, d'un bonheur si certain ? Nous n'avons pas l'intention de
changer ce que le grand réformateur a enseigné. Non : nous venons
seulement raffermir notre conscience, agrandir nos espérances. Plus le
monde se civilise, plus il devrait avoir confiance, et plus aussi nous
avons besoin de le soutenir. Nous ne voulons pas changer la face de
l'univers, nous venons aider à le rendre meilleur ; et si dans ce siècle on
ne vient pas en aide à l'homme, il serait trop malheureux par le manque
de confiance et d'espérance. Oui, homme savant qui lis dans les autres,
qui cherches à connaître ce qui t'importe peu, et rejettes loin de toi ce qui
te concerne, ouvre les yeux, ne désespère pas ; ne dis pas : Le néant peut
être possible, quand, dans ton cœur, tu devrais sentir le contraire. Viens
t'asseoir à cette table et attends : tu t'y
- 308 -
STAËL.
instruiras de ton avenir, tu seras heureux. Ici, il y a du pain pour tout le
monde : esprit, vous vous développerez ; corps, vous vous nourrirez ;
souffrances, vous vous calmerez ; espérances, vous fleurirez et
embellirez la vérité pour la faire supporter.
Remarque. L'Esprit fait allusion à la table où sont assis les médiums.
Questionnez-moi, je répondrai à vos questions.
1. N'étant pas prévenus de votre visite, nous n'avons pas de sujet
préparé. - R. Je sais très bien que des questions particulières ne peuvent
être résolues par moi ; mais que de choses générales on peut demander,
même à une femme qui a eu un peu d'esprit et a maintenant beaucoup de
cœur !
A ce moment, une dame qui assistait à la séance paraît défaillir ; mais
ce n'était qu'une sorte d'extase qui, loin d'être pénible, lui était plutôt
agréable. On offre de la magnétiser : alors l'Esprit de madame de Staël
dit spontanément : « Non, laissez-la tranquille ; il faut laisser agir
l'influence. » Puis, s'adressant à la dame : « Ayez confiance, un cœur
veille près de vous ; il veut vous parler ; un jour viendra... ne précipitons
pas les émotions. »
L'Esprit qui se communiquait à cette dame, et qui était celui de sa
sœur, écrit alors spontanément : « Je reviendrai. »
Madame de Staël, s'adressant de nouveau d'elle-même à cette dame,
écrit : « Un mot de consolation à un cœur souffrant. Pourquoi ces larmes
de femme à sœur ? ces retours vers le passé, quand toutes vos pensées ne
devraient aller que vers l'avenir ? Votre cœur souffre, votre âme a besoin
de se dilater. Eh bien ! que ces larmes soient un soulagement et non
produites par les regrets ! Celle qui vous aime et que vous pleurez est
heureuse de son bonheur ! et espérez la rejoindre un jour. Vous ne la
voyez pas ; mais pour elle il n'y a pas de séparation, car constamment
elle peut être près de vous. »
2. Voudriez-vous nous dire ce que vous pensez actuellement de vos
écrits ? - R. Un seul mot vous éclairera. Si je revenais et que je pusse recommencer,
j'en changerais les deux tiers et ne garderais que l'autre tiers.
3. Pourriez-vous signaler les choses que vous désapprouvez ? - R. Pas
trop d'exigence, car ce qui n'est pas juste, d'autres écrivains le
changeront : je fus trop homme pour une femme.
4. Quelle était la cause première du caractère viril que vous avez montré
de votre vivant ? - R. Cela dépend de la phase de l'existence où l'on est.
Dans la séance suivante, du 12 octobre, on lui adressa les questions
suivantes par l'intermédiaire de M. D…, médium écrivain.
5. L'autre jour, vous êtes venue spontanément parmi nous, par
l'inter-médiaire de mademoiselle E… Auriez-vous la bonté de nous
dire quel motif a pu
- 309 -
vous engager à nous favoriser de votre présence sans que nous vous
ayons appelée ? - R. La sympathie que j'ai pour vous tous ; c'est en
même temps l'accomplissement d'un devoir qui m'est imposé dans mon
existence actuelle, ou plutôt dans mon existence passagère, puisque je
suis appelée à revivre : c'est du reste la destinée de tous les Esprits.
6. Vous est-il plus agréable de venir spontanément ou d'être évoquée ?
- R. J'aime mieux être évoquée, parce que c'est une preuve qu'on pense à
moi ; mais vous savez aussi qu'il est doux pour l'Esprit délivré de
pouvoir converser avec l'Esprit de l'homme : c'est pourquoi vous ne
devez pas vous étonner de m'avoir vue venir tout à coup parmi vous.
7. Y a-t-il de l'avantage à évoquer les Esprits plutôt qu'à attendre leur
bon plaisir ? - R. En évoquant on a un but ; en les laissant venir, on court
grand risque d'avoir des communications imparfaites sous beaucoup de
rapports, parce que les mauvais viennent tout aussi bien que les bons.
8. Vous êtes-vous déjà communiquée dans d'autres cercles ? - R. Oui ;
mais on m'a souvent fait paraître plus que je ne l'aurais voulu ; c'est-àdire
que l'on a souvent pris mon nom.
9. Auriez-vous la bonté de venir quelquefois parmi nous nous dicter
quelques-unes de vos belles pensées, que nous serons heureux de
reproduire pour l'instruction générale ? - R. Bien volontiers : je vais avec
plaisir parmi ceux qui travaillent sérieusement pour s'instruire : mon
arrivée de l'autre jour en est la preuve.
_______
Médium peintre.
(Extrait du Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans.)
Tout le monde ne pouvant être convaincu par le même genre de
manifestations spirituelles, il a dû se développer des médiums de bien
des sortes. Il y en a, aux Etats-Unis, qui font des portraits de personnes
mortes depuis longtemps, et qu'ils n'ont jamais connues ; et comme la
ressemblance est constatée ensuite, les gens sensés qui sont témoins de
ces faits ne manquent guère de se convertir. Le plus remarquable de ces
médiums est peut-être M. Rogers, que nous avons déjà cité (vol. I, p.
239), et qui habitait alors Columbus, où il exerçait sa profession de
tailleur ; nous aurions pu ajouter qu'il n'a pas eu d'autre éducation que
celle de son état.
Aux hommes instruits qui ont dit ou répété, à propos de la théorie
spiritualiste : « Le recours aux Esprits n'est qu'une hypothèse ; un examen
- 310 -
attentif prouve qu'elle n'est ni la plus rationnelle ni la plus
vraisemblable, » à ceux-là surtout nous offrons la traduction ci-après,
que nous abrégeons, d'un article écrit le 27 juillet dernier, par M.
Lafayette R. Gridley, d'Attica (Indiana), aux éditeurs du Spiritual Age,
qui l'ont publié en entier dans leur feuille du 14 août.
Au mois de mai dernier, M. E. Rogers, de Cardington (Ohio), qui,
comme vous savez, est médium peintre et fait des portraits de personnes
qui ne sont plus de ce monde, vint passer quelques jours chez moi.
Pendant ce court séjour, il fut entransé par un artiste invisible qui se
donna pour Benjamin West, et il peignit quelques beaux portraits, de
grandeur naturelle, ainsi que d'autres moins satisfaisants.
Voici quelques particularités relatives à deux de ces portraits. Ils ont
été peints par ledit E. Rogers, dans une chambre obscure, chez moi, dans
le court intervalle d'une heure et trente minutes, dont une demi-heure
environ se passa sans que le médium fût influencé, et j'en profitai pour
examiner son travail, qui n'était pas encore achevé. Rogers fut entransé
de nouveau, et il termina ces portraits. Alors, et sans aucune indication
quant aux sujets ainsi représentés, l'un des portraits fut de suite reconnu
comme étant celui de mon grand-père, Elisha Gridley ; ma femme, ma
sœur, madame Chaney, et ensuite mon père et ma mère, tous furent
unanimes à trouver la ressemblance bonne : c'est un fac-similé du
vieillard, avec toutes les particularités de sa chevelure, de son col de
chemise, etc. Quant à l'autre portrait, aucun de nous ne le reconnaissant,
je le suspendis dans mon magasin, à la vue des passants, et il y resta une
semaine sans être reconnu de personne. Nous nous attendions à ce que
quelqu'un nous aurait dit qu'il représentait un ancien habitant d'Attica. Je
perdais l'espoir d'apprendre qui on avait voulu peindre, lorsqu'un soir,
ayant formé un cercle spiritualiste chez moi, un Esprit se manifesta et me
fit la communication que voici :
« Mon nom est Horace Gridley. Il y a plus de cinq ans que j'ai laissé
ma dépouille. J'ai demeuré plusieurs années à Natchez (Mississippi), où
j'ai occupé la place de shérif. Mon unique enfant demeure là. Je suis
cousin de votre père. Vous pouvez avoir d'autres renseignements sur
mon compte en vous adressant à votre oncle, M. Gridley, de Brownsville
(Tennessee). Le portrait que vous avez dans votre magasin est le mien, à
l'époque où je vivais sur terre, peu de temps avant de passer à cette autre
existence, plus élevée, plus heureuse et meilleure ; il me ressemble,
autant du moins que j'ai pu reprendre ma physionomie d'alors, car cela
est indispensable lorsqu'on nous peint, et nous le faisons le mieux que
nous pouvons nous en souvenir et suivant que les conditions du
moment le permettent. Le por-
- 311 -
trait en question n'est pas fini comme je l'aurais souhaité ; il y a quelques
légères imperfections que M. West dit provenir des conditions dans
lesquelles se trouvait le médium. Cependant, envoyez ce portrait à
Natchez, pour qu'on l'examine ; je crois qu'on le reconnaîtra. »
Les faits mentionnés dans cette communication étaient parfaitement
ignorés de moi, aussi bien que de tous les habitants de notre endroit. Une
fois cependant, il y a plusieurs années, j'avais entendu dire que mon père
avait eu un parent quelque part dans cette partie de la vallée du
Mississippi ; mais aucun de nous ne savait le nom de ce parent, ni
l'endroit où il avait vécu, ni même s'il était mort, et ce ne fut que
plusieurs jours ensuite que j'appris de mon père (qui habitait Delphi, à
quarante milles d'ici) quel avait été le lieu de résidence de son cousin,
dont il n'avait presque pas entendu parler depuis soixante ans. Nous
n'avions point songé à demander des portraits de famille ; j'avais
simplement posé devant le médium une note écrite contenant les noms
d'une vingtaine d'anciens habitants d'Attica, partis de ce monde, et nous
désirions obtenir le portrait de quelqu'un d'entre eux. Je pense donc que
tous les gens raisonnables admettront que le portrait ni la communication
d'Horace Gridley n'ont pu résulter d'une transmission de pensée de nous
au médium ; il est d'ailleurs certain que M. Rogers n'a jamais connu
aucun des deux hommes dont il a fait les portraits, et très probablement
il n'en avait jamais entendu parler, car il est Anglais de naissance ; il vint
en Amérique, il y a dix ans, et il n'est jamais allé plus sud que
Cincinnati, tandis qu'Horace Gridley, à ce que j'apprends, ne vint jamais
plus nord que Memphis (Tenn), dans les dernières trente ou trente-cinq
années de sa vie terrestre. J'ignore s'il visita jamais l'Angleterre ; mais ce
n'aurait pu être qu'avant la naissance de Rogers, car celui-ci n'a pas plus
de vingt-huit à trente ans. Quant à mon grand-père, mort depuis environ
dix-neuf ans, il n'était jamais sorti des Etats-Unis, et son portrait n'avait
jamais été fait d'aucune manière.
Dès que j'eus reçu la communication que j'ai transcrite plus haut,
j'écrivis à M. Gridley, de Brownsville, et sa réponse vint corroborer ce
que nous avait appris la communication de l'Esprit ; j'y trouvai en outre
le nom de l'unique enfant d'Horace Gridley, qui est madame L. M.
Patterson, habitant encore Natchez, où son père demeura longtemps, et
qui mourut, à ce que pense mon oncle, il y a environ six ans, à Houston
(Texas).
J'écrivis alors à Mme Patterson, ma cousine nouvellement découverte, et
lui envoyai une copie daguerréotypée du portrait que l'on nous disait être
celui de son père. Dans ma lettre à mon oncle, de Brownsville, je n'avais
rien dit de l'objet principal de mes recherches, et je n'en dis rien non plus
- 312 -
à Mme Patterson ; ni pourquoi j'envoyais ce portrait, ni comment je
l'avais eu, ni quelle était la personne qu'il représentait ; je demandai
simplement à ma cousine si elle y reconnaissait quelqu'un. Elle me
répondit qu'elle ne pouvait certainement pas dire de qui était ce portrait,
mais elle m'assurait qu'il ressemblait à son père à l'époque de sa mort.
Je lui écrivis ensuite que nous l'avions pris aussi pour le portrait de son
père, mais sans lui dire comment je l'avais eu. La réplique de ma cousine
portait, en substance, que dans l'ambrotype que je lui avais envoyé, ils
avaient tous reconnu son père, avant que je lui eusse dit que c'est lui qu'il
représente. Ma cousine témoigna beaucoup de surprise de ce que j'avais
un portrait de son père, lorsqu'elle même n'en avait jamais eu, et de ce
que son père ne lui eût jamais dit qu'il eût fait faire son portrait pour
n'importe qui. Elle n'avait pas cru qu'il en existât aucun. Elle se montra
bien satisfaite de mon envoi, surtout à cause de ses enfants, qui ont
beaucoup de vénération pour la mémoire de son père.
Alors je lui envoyai le portrait original, en l'autorisant à le garder, s'il
lui plaisait ; mais je ne lui dis pas encore comment je l'avais eu. Les
principaux passages de ce qu'elle m'écrivit en retour, sont les suivants :
« J'ai reçu votre lettre, ainsi que le portrait de mon père, que vous me
permettez de garder, s'il est assez ressemblant. Il l'est certainement
beaucoup ; et comme je n'ai jamais eu d'autre portrait de lui, je le garde,
puisque vous y consentez ; je l'accepte avec beaucoup de
reconnaissance, quoiqu'il me semble que mon père fût mieux que cela,
quand il se trouvait en bonne santé. »
Avant la réception des deux dernières lettres de madame Patterson, le
hasard voulut que M. Hedges, aujourd'hui de Delphi, mais autrefois de
Natchez, et M. Ewing, venu récemment de Vicksburg (Mississippi),
vissent le portrait en question et le reconnussent pour celui d'Horace
Gridley avec qui tous les deux avaient eu des relations.
Je trouve que ces faits ont trop de signification pour être passés sous
silence, et j'ai cru devoir vous les communiquer pour être publiés. Je
vous assure qu'en écrivant cet article j'ai bien pris garde que tout y soit
correct.
Remarque. Nous connaissons déjà les médiums dessinateurs ; outre les
remarquables dessins dont nous avons donné un spécimen, mais qui
nous retracent des choses dont nous ne pouvons vérifier l'exactitude,
nous avons vu exécuter sous nos yeux, par des médiums tout à fait
étrangers à cet art, des croquis très reconnaissables de personnes mortes
qu'ils n'avaient jamais connues ; mais de là à un portrait peint dans les
règles, il y a de la distance. Cette faculté se rattache à un phénomène fort
curieux dont nous sommes témoin en ce moment, et dont nous parlerons
prochainement.
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Indépendance somnambulique.
Beaucoup de personnes, qui acceptent parfaitement aujourd'hui le
magnétisme, ont longtemps contesté la lucidité somnambulique ; c'est
qu'en effet cette faculté est venue dérouter toutes les notions que nous
avions sur la perception des choses du monde extérieur, et pourtant,
depuis longtemps on avait l'exemple des somnambules naturels, qui
jouissent de facultés analogues et que, par un contraste bizarre, on
n'avait jamais cherché à approfondir. Aujourd'hui, la clairvoyance
somnambulique est un fait acquis, et, s'il est encore contesté par
quelques personnes, c'est que les idées nouvelles sont longues à prendre
racine, surtout quand il faut renoncer à celles que l'on a longtemps
caressées ; c'est aussi que beaucoup de gens ont cru, comme on le fait
encore pour les manifestations spirites, que le somnambulisme pouvait
être expérimenté comme une machine, sans tenir compte des conditions
spéciales du phénomène ; c'est pourquoi n'ayant pas obtenu à leur gré, et
à point nommé, des résultats toujours satisfaisants, ils en ont conclu à la
négative. Des phénomènes aussi délicats exigent une observation
longue, assidue et persévérante, afin d'en saisir les nuances souvent
fugitives. C'est également par suite d'une observation incomplète des
faits que certaines personnes, tout en admettant la clairvoyance des
somnambules, contestent leur indépendance ; selon eux leur vue ne
s'étend pas au-delà de la pensée de celui qui les interroge ; quelques-uns
même prétendent qu'il n'y a pas vue, mais simplement intuition et
transmission de pensée, et ils citent des exemples à l'appui. Nul doute
que le somnambule voyant la pensée, peut quelquefois la traduire et en
être l'écho ; nous ne contestons même pas qu'elle ne puisse en certains
cas l'influencer : n'y aurait-il que cela dans le phénomène, ne serait-ce
pas déjà un fait bien curieux et bien digne d'observation ? La question
n'est donc pas de savoir si le somnambule est ou peut être influencé par
une pensée étrangère, cela n'est pas douteux, mais bien de savoir s'il est
toujours influencé : ceci est un résultat d'expérience. Si le somnambule
ne dit jamais que ce que vous savez, il est incontestable que c'est votre
pensée qu'il traduit ; mais si, dans certains cas, il dit ce que vous ne
savez pas, s'il contredit votre opinion, votre manière de voir, il est
évident qu'il est indépendant et ne suit que sa propre impulsion. Un seul
fait de ce genre bien caractérisé suffirait pour prouver que la sujétion du
somnambule à la pensée d'autrui n'est pas une chose absolue ; or il y en a
des milliers ; parmi ceux qui sont à notre connaissance personnelle, nous
citerons les deux suivants :
M. Marillon, demeurant à Bercy, rue de Charenton, n° 43, avait disparu
- 314 -
le 13 janvier dernier. Toutes les recherches pour découvrir ses traces
avaient été infructueuses, aucune des personnes chez lesquelles il avait
l'habitude d'aller ne l'avait vu ; aucune affaire ne pouvait motiver une
absence prolongée ; d'un autre côté, son caractère, sa position, son état
mental, écartaient toute idée de suicide. On en était réduit à penser qu'il
avait péri victime d'un crime ou d'un accident ; mais, dans cette dernière
hypothèse, il aurait pu être facilement reconnu et ramené à son domicile,
ou, tout au moins, porté à la Morgue. Toutes les probabilités étaient donc
pour le crime ; c'est à cette pensée que l'on s'arrêta, d'autant mieux qu'on
le croyait sorti pour aller faire un payement ; mais où et comment le
crime avait-il été commis ? c'est ce que l'on ignorait. Sa fille eut alors
recours à une somnambule, Mme Roger, qui en maintes autres
circonstances semblables avait donné des preuves d'une lucidité
remarquable que nous avons pu constater par nous-même. Mme Roger
suivit M. Marillon depuis sa sortie de chez lui, à 3 heures de l'aprèsmidi,
jusque vers 7 heures du soir, au moment où il se disposait à
rentrer ; elle le vit descendre ait bord de la Seine pour un motif pressant ;
là, dit-elle, il a eu une attaque d'apoplexie, je le vois tomber sur une
pierre, se faire une fente au front, puis couler dans l'eau ; ce n'est donc ni
un suicide ni un crime ; je vois encore son argent et une clef dans la
poche de son paletot. Elle indiqua l'endroit de l'accident ; mais, ajouta-telle,
ce n'est pas là qu'il est maintenant, il a été facilement entraîné par le
courant ; on le trouvera à tel endroit. C'est en effet ce qui eut lieu ; il
avait la blessure au front indiquée ; la clef et l'argent étaient dans sa
poche, et la position de ses vêtements indiquait suffisamment que la
somnambule ne s'était pas trompée sur le motif qui l'avait conduit au
bord de la rivière. Nous demandons où, dans tous ces détails, on peut
voir la transmission d'une pensée quelconque. Voici un autre fait où
l'indépendance somnambulique n'est pas moins évidente.
M. et Mme Belhomme, cultivateurs à Rueil, rue Saint-Denis, n° 19,
avaient en réserve une somme d'environ 8 à 900 francs. Pour plus de
sûreté, Mme Belhomme la plaça dans une armoire dont une partie était
consacrée au vieux linge, l'autre au linge neuf, c'est dans cette dernière
que l'argent fut placé ; à ce moment quelqu'un entra et Mme Belhomme
se hâta de refermer l'armoire. A quelque temps de là, ayant eu besoin
d'argent, elle se persuada l'avoir mis dans le vieux linge, parce que telle
avait été son intention, dans l'idée que le vieux tenterait moins les
voleurs ; mais, dans sa précipitation, à l'arrivée du visiteur, elle l'avait
mis dans l'autre case. Elle était tellement convaincue de l'avoir placé
dans le vieux linge, que l'idée de le chercher ailleurs ne lui vint même
pas ; trouvant la place vide, et se rappelant la visite, elle crut avoir été
remarquée et volée, et, dans cette
- 315 -
persuasion, ses soupçons se portaient naturellement sur le visiteur.
Mme Belhomme se trouvait connaître Mlle Marillon, dont nous avons
parlé plus haut, et lui conta sa mésaventure. Celle-ci lui ayant appris par
quel moyen son père avait été retrouvé, l'engagea à s'adresser à la même
somnambule, avant de faire aucune démarche. M. et Mme Belhomme se
rendirent donc chez Mme Roger, bien convaincus d'avoir été volés, et
dans l'espoir qu'on allait leur indiquer le voleur qui, dans leur opinion,
ne pouvait être que le visiteur. Telle était donc leur pensée exclusive ; or
la somnambule, après une description minutieuse de la localité, leur dit :
« Vous n'êtes pas volés ; votre argent est intact dans votre armoire,
seulement vous avez cru le mettre dans le vieux linge, tandis que vous
l'avez mis dans le neuf ; retournez chez vous et vous l'y trouverez. »
C'est en effet ce qui eut lieu.
Notre but, en rapportant ces deux faits, et nous pourrions en citer bien
d'autres tout aussi concluants, a été de prouver que la clairvoyance
somnambulique n'est pas toujours le reflet d'une pensée étrangère ; que
le somnambule peut ainsi avoir une lucidité propre, tout à fait
indépendante. Il en ressort des conséquences d'une haute gravité au point
de vue psychologique ; nous y trouvons la clef de plus d'un problème
que nous examinerons ultérieurement en traitant des rapports qui
existent entre le somnambulisme et le Spiritisme, rapports qui jettent un
jour tout nouveau sur la question.
_______
Une nuit oubliée ou la sorcière Manouza.
Mille deuxième nuit des Contes arabes,
Dictée par l'Esprit de Frédéric Soulié.
_______
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.
Dans le courant de l'année 1856, les expériences de manifestations
spirites que l'on faisait chez M. B…, rue Lamartine, y attiraient une
société nombreuse et choisie. Les Esprits qui se communiquaient dans ce
cercle étaient plus ou moins sérieux ; quelques-uns y ont dit des choses
admirables de sagesse, d'une profondeur remarquable, ce dont on peut
juger par le Livre des Esprits, qui y fut commencé et fait en très grande
partie. D'autres étaient moins graves ; leur humeur joviale se prêtait
volontiers à la plaisanterie, mais à une plaisanterie de bonne compagnie
et qui jamais ne s'est écartée des convenances. De ce nombre était
Frédéric Soulié, qui est venu de lui-même et sans y être convié, mais
dont les visites inattendues étaient toujours pour la société un passetemps
agréable. Sa conversation
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était spirituelle, fine, mordante, pleine d'à-propos, et n'a jamais démenti
l'auteur des Mémoires du diable ; du reste, il ne s'est jamais flatté, et
quand on lui adressait quelques questions un peu ardues de philosophie,
il avouait franchement son insuffisance pour les résoudre, disant qu'il
était encore trop attaché à la matière, et qu'il préférait le gai au sérieux.
Le médium qui lui servait d'interprète était Mlle Caroline B..., l'une
des filles du maître de la maison, médium du genre exclusivement passif,
n'ayant jamais la moindre conscience de ce qu'elle écrivait, et pouvant
rire et causer à droite et à gauche, ce qu'elle faisait volontiers, pendant
que sa main marchait. Le moyen mécanique employé a été pendant fort
longtemps la corbeille-toupie décrite dans notre Livre des Médiums. Plus
tard le médium s'est servi de la psychographie directe.
On demandera sans doute quelle preuve nous avions que l'Esprit qui se
communiquait était celui de Frédéric Soulié plutôt que de tout autre. Ce
n'est point ici le cas de traiter la question de l'identité des Esprits ; nous
dirons seulement que celle de Soulié s'est révélée par ces mille
circonstances de détail qui ne peuvent échapper à une observation
attentive ; souvent un mot, une saillie, un fait personnel rapporté,
venaient nous confirmer que c'était bien lui ; il a plusieurs fois donné sa
signature, qui a été confrontée avec des originaux. Un jour on le pria de
donner son portrait, et le médium, qui ne sait pas dessiner, qui ne l'a
jamais vu, a tracé une esquisse d'une ressemblance frappante.
Personne, dans la réunion, n'avait eu des relations avec lui de son
vivant ; pourquoi donc y venait-il sans y être appelé ? C'est qu'il s'était
attaché à l'un des assistants sans jamais avoir voulu en dire le motif ; il
ne venait que quand cette personne était présente ; il entrait avec elle et
s'en allait avec elle ; de sorte que, quand elle n'y était pas, il n'y venait
pas non plus, et, chose bizarre, c'est que quand il était là, il était très
difficile, sinon impossible, d'avoir des communications avec d'autres
Esprits ; l'Esprit familier de la maison lui-même cédait la place, disant
que, par politesse, il devait faire les honneurs de chez lui.
Un jour, il annonça qu'il nous donnerait un roman de sa façon, et en
effet, quelque temps après, il commença un récit dont le début promettait
beaucoup ; le sujet était druidique et la scène se passait dans l'Armorique
au temps de la domination romaine ; malheureusement, il paraît qu'il fut
effrayé de la tâche qu'il avait entreprise, car, il faut bien le dire, un
travail assidu n'était pas son fort, et il avouait qu'il se complaisait plus
volontiers dans la paresse. Après quelques pages dictées, il laissa là son
roman, mais il annonça qu'il nous en écrirait un autre qui lui donnerait
moins de peine : c'est alors qu'il écrivit le conte dont nous commençons
la publication. Plus
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A. K.
de trente personnes ont assisté à cette production et peuvent en attester
l'origine. Nous ne la donnons point comme une œuvre de haute portée
philosophique, mais comme un curieux échantillon d'un travail de
longue haleine obtenu des Esprits. On remarquera comme tout est suivi,
comme tout s'y enchaîne avec un art admirable. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que ce récit a été repris à cinq ou six fois différentes,
et souvent après des interruptions de deux ou trois semaines ; or, à
chaque reprise, le récit se suivait comme s'il eût été écrit tout d'un trait,
sans ratures, sans renvois et sans qu'on eût besoin de rappeler ce qui
avait précédé. Nous le donnons tel qu'il est sorti du crayon du médium,
sans avoir rien changé, ni au style, ni aux idées, ni à l'enchaînement des
faits. Quelques répétitions de mots et quelques petits péchés
d'orthographe avaient été signalés, Soulié nous a personnellement chargé
de les rectifier, disant qu'il nous assisterait en cela ; quand tout a été
terminé, il a voulu revoir l'ensemble, auquel il n'a fait que quelques
rectifications sans importance, et donné l'autorisation de le publier
comme on l'entendrait, faisant, dit-il, volontiers l'abandon de ses droits
d'auteur. Toutefois, nous n'avons pas cru devoir l'insérer dans notre
Revue sans le consentement formel de son ami posthume à qui il
appartenait de droit, puisque c'est à sa présence et à sa sollicitation que
nous étions redevable de cette production d'outre-tombe. Le titre a été
donné par l'Esprit de Frédéric Soulié lui-même.
_______
Une nuit oubliée.
I.
Il y avait, à Bagdad, une femme du temps d'Aladin ; c'est son histoire
que je vais te conter :
Dans un des faubourgs de Bagdad demeurait, non loin du palais de la
sultane Shéhérazad, une vieille femme nommée Manouza. Cette vieille
femme était un sujet de terreur pour toute la ville, car elle était sorcière
et des plus effrayantes. Il se passait la nuit, chez elle, des choses si
épouvantables que, sitôt le soleil couché, personne ne se serait hasardé à
passer devant sa demeure, à moins que ce ne fût un amant à la recherche
d'un philtre pour une maîtresse rebelle, ou une femme abandonnée en
quête d'un baume pour mettre sur la blessure que son amant lui avait
faite en la délaissant.
Un jour donc que le sultan était plus triste que d'habitude, et que la ville
était dans une grande désolation, parce qu'il voulait faire périr la sultane
favorite, et qu'à son exemple tous les maris étaient infidèles, un jeune homme
quitta une magnifique habitation située à côté du palais de la sultane. Ce
jeune homme portait une tunique et un turban de couleur sombre ;
- 318 -
mais sous ces simples habits il avait un grand air de distinction. Il
cherchait à se cacher le long des maisons comme un voleur ou un amant
craignant d'être surpris. Il dirigeait ses pas du côté de Manouza la
sorcière. Une vive anxiété était peinte sur ses traits, qui décelaient la
préoccupation dont il était agité. Il traversait les rues, les places avec
rapidité, et pourtant avec une grande précaution.
Arrivé près de la porte, il hésite quelques minutes, puis se décide à
frapper. Pendant un quart d'heure il eut de mortelles angoisses, car il
entendit des bruits que nulle oreille humaine n'avait encore entendus ;
une meute de chiens hurlant avec férocité, des cris lamentables, des
chants d'hommes et de femmes, comme à la fin d'une orgie, et, pour
éclairer tout ce tumulte, des lumières courant du haut en bas de la
maison, des feux follets de toutes les couleurs ; puis, comme par
enchantement, tout cessa : les lumières s'éteignirent et la porte s'ouvrit.
II.
Le visiteur resta un instant interdit, ne sachant s'il devait entrer dans le
couloir sombre qui s'offrait à sa vue. Enfin, s'armant de courage, il y
pénétra hardiment. Après avoir marché à tâtons l'espace de trente pas, il
se trouva en face d'une porte donnant dans une salle éclairée seulement
par une lampe de cuivre à trois becs, suspendue au milieu du plafond.
La maison qui, d'après le bruit qu'il avait entendu de la rue, semblait
devoir être très habitée, avait maintenant l'air désert ; cette salle qui était
immense, et devait par sa construction être la base de l'édifice, était vide,
si l'on en excepte les animaux empaillés de toutes sortes dont elle était
garnie.
Au milieu de cette salle était une petite table couverte de grimoires, et
devant cette table, dans un grand fauteuil, était assise une petite vieille,
haute à peine de deux coudées, et tellement emmitouflée de châles et de
turbans, qu'il était impossible de voir ses traits. A l'approche de
l'étranger, elle releva la tête et montra à ses yeux le plus effroyable
visage qu'il se peut imaginer.
« Te voilà, seigneur Noureddin, dit-elle en fixant ses yeux d'hyène
sur le jeune homme qui entrait ; approche ! Voilà plusieurs jours que
mon crocodile aux yeux de rubis m'a annoncé ta visite. Dis si c'est un
philtre qu'il te faut ; dis si c'est une fortune. Mais, que dis-je, une
fortune ! la tienne ne fait-elle pas envie au sultan lui-même ? N'es-tu
pas le plus riche comme tu es le plus beau ? C'est probablement un
philtre que tu viens chercher. Quelle est donc la femme qui ose t'être
cruelle ? Enfin je ne dois rien dire ;
- 319 -
je ne sais rien, je suis prête à écouter tes peines et à te donner les
remèdes nécessaires, si toutefois ma science a le pouvoir de t'être utile.
Mais que fais-tu donc là à me regarder ainsi sans avancer ? Aurais-tu
peur ? Je t'effraye peut-être ? Telle que tu me vois, j'étais belle autrefois ;
plus belle que toutes les femmes existantes aujourd'hui dans Bagdad ; ce
sont les chagrins qui m'ont rendue si laide. Mais que te font mes
souffrances ? Approche ; je t'écoute ; seulement je ne puis te donner que
dix minutes, ainsi dépêche-toi. »
Noureddin n'était pas très rassuré ; cependant, ne voulant pas montrer
aux yeux d'une vieille femme le trouble qui l'agitait, il s'avança et lui
dit : Femme, je viens pour une chose grave ; de ta réponse dépend le sort
de ma vie ; tu vas décider de mon bonheur ou de ma mort. Voici ce dont
il s'agit :
« Le sultan veut faire mourir Nazara ; je l'aime ; je vais te conter d'où
vient cet amour, et je viens te demander d'apporter un remède, non à ma
douleur, mais à sa malheureuse position, car je ne veux pas qu'elle
meure. Tu sais que mon palais est voisin de celui du sultan ; nos jardins
se touchent. Il y a environ six lunes qu'un soir, me promenant dans ces
jardins, j'entendis une charmante musique accompagnant la plus
délicieuse voix de femme qui se soit jamais entendue. Voulant savoir
d'où cela provenait, je m'approchai des jardins voisins, et je reconnus
que c'était d'un cabinet de verdure habité par la sultane favorite. Je restai
plusieurs jours absorbé par ces sons mélodieux ; nuit et jour je rêvais à la
belle inconnue dont la voix m'avait séduit ; car il faut te dire que, dans
ma pensée, elle ne pouvait être que belle. Je me promenais chaque soir
dans les mêmes allées où j'avais entendu cette ravissante harmonie ;
pendant cinq jours ce fut en vain ; enfin le sixième jour la musique se fit
entendre de nouveau ; alors n'y pouvant plus tenir, je m'approchai du
mur et je vis qu'il fallait peu d'efforts pour l'escalader.
« Après quelques moments d'hésitation, je pris un grand parti : je
passai de chez moi dans le jardin voisin ; là, je vis, non une femme, mais
une houri, la houri favorite de Mahomet, une merveille enfin ! A ma vue
elle s'effaroucha bien un peu, mais, me jetant à ses pieds, je la conjurai
de n'avoir aucune crainte et de m'écouter ; je lui dis que son chant
m'avait attiré et l'assurai qu'elle ne trouverait dans mes actions que le
plus profond respect ; elle eut la bonté de m'entendre.
« La première soirée se passa à parler de musique. Je chantais aussi, je lui
offris de l'accompagner ; elle y consentit, et nous nous donnâmes rendezvous
pour le lendemain à la même heure. A cette heure elle était plus
tranquille ; le sultan était à son conseil, et la surveillance moins grande. Les
- 320 -
deux ou trois premières nuits se passèrent tout à la musique ; mais la
musique est la voix des amants, et dès le quatrième jour nous n'étions
plus étrangers l'un à l'autre : nous nous aimions. Qu'elle était belle ! Que
son âme était belle aussi ! Nous fîmes maintes fois le projet de nous
évader. Hélas ! pourquoi ne l'avons-nous pas exécuté ? Je serais moins
malheureux, et elle ne serait pas près de succomber. Cette belle fleur ne
serait pas au moment d'être moissonnée par la faux qui va la ravir à la
lumière.
_______
(La suite au prochain numéro.)
ALLAN KARDEC.
Variétés.
Le général Marceau.
La Gazette de Cologne publie l'histoire suivante, qui lui est
communiquée par son correspondant de Coblentz, et qui forme
actuellement le sujet de toutes les conversations. Le fait est rapporté par
la Patrie du 10 octobre 1858.
« On sait qu'au-dessous du fort de l'Empereur François, auprès de la
route de Cologne, se trouve le monument du général français Marceau,
qui tomba à Altenkirchen et fut enseveli à Coblentz, sur le mont Saint-
Pierre, où se trouve maintenant la partie principale du fort. Le monument
du général, qui est une pyramide tronquée, fut plus tard enlevé lorsqu'on
commença les fortifications de Coblentz. Toutefois, sur l'ordre exprès du
feu roi Frédéric III, il fut reconstruit à la place où il se trouve
actuellement.
« M. de Stramberg, qui dans son Reinischen antiquarius donne une
biographie très détaillée de Marceau, raconte que des personnes
prétendent avoir vu le général, de nuit, à différentes reprises, monté sur
un cheval et portant le manteau blanc des chasseurs français. Depuis
quelque temps on se disait dans Coblentz que Marceau quittait son
tombeau, et que nombre de gens assuraient l'avoir vu. Il y a quelques
jours, un soldat, en faction sur le Pétersberg (le mont Saint-Pierre), voit
venir à lui un cavalier blanc, monté sur un cheval blanc. Il crie : Qui
vive ? N'ayant pas reçu de réponse à trois interpellations, il tire, et tombe
évanoui. Une patrouille accourt au coup de feu et trouve la sentinelle
sans connaissance. Portée à l'hôpital où elle tomba dangereusement
malade, elle put cependant faire le récit de ce qu'elle avait vu. Une autre
version dit qu'elle mourut des suites de l'aventure. Voilà l'anecdote telle
qu'elle peut être certifiée par toute la ville de Coblentz. »
_______
PARIS. - TYPOGRAPHIE DE COSSON ET COMP., RUE DU FOUR-SAINT-GERMAIN, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Des apparitions.
Le phénomène des apparitions se présente aujourd'hui sous un aspect
en quelque sorte nouveau, et qui jette une vive lumière sur les mystères
de la vie d'outre-tombe. Avant d'aborder les faits étranges que nous
allons rapporter, nous croyons devoir revenir sur l'explication qui en a
été donnée, et la compléter.
Il ne faut point perdre de vue que, pendant la vie, l'Esprit est uni au
corps par une substance semi-matérielle qui constitue une première
enveloppe que nous avons désignée sous le nom de périsprit. L'Esprit a
donc deux enveloppes : l'une grossière, lourde et destructible : c'est le
corps ; l'autre éthérée, vaporeuse et indestructible : c'est le périsprit. La
mort n'est que la destruction de l'enveloppe grossière, c'est l'habit de
dessus usé que l'on quitte ; l'enveloppe semi-matérielle persiste, et
constitue, pour ainsi dire, un nouveau corps pour l'Esprit. Cette matière
éthérée n'est point l'âme, remarquons-le bien, ce n'est que la première
enveloppe de l'âme. La nature intime de cette substance ne nous est pas
encore parfaitement connue, mais l'observation nous a mis sur la voie de
quelques-unes de ses propriétés. Nous savons qu'elle joue un rôle capital
dans tous les phénomènes spirites ; après la mort c'est l'agent
intermédiaire entre l'Esprit et la matière, comme le corps pendant la vie.
Par là s'expliquent une foule de problèmes jusqu'alors insolubles. On
verra dans un article subséquent le rôle qu'il joue dans les sensations de
l'Esprit. Aussi la découverte, si l'on peut s'exprimer ainsi, du périsprit, at-
elle fait faire un pas immense à la science spirite ; elle l'a fait entrer
dans une voie toute nouvelle. Mais ce périsprit, direz-vous, n'est-il pas
une création fantastique de l'imagination ? n'est-ce pas une de ces
suppositions comme on en fait souvent dans la science pour expliquer
certains effets ? Non, ce n'est pas une œuvre d'imagination, parce que ce
sont les Esprits eux-mêmes qui l'ont révélé ; ce n'est pas une idée
fantastique, parce qu'il peut être constaté par les sens, parce qu'on peut
- 322 -
le voir et le toucher. La chose existe, le mot seul est de nous. Il faut bien
des mots nouveaux pour exprimer les choses nouvelles. Les Esprits euxmêmes
l'ont adopté dans les communications que nous avons avec eux.
Par sa nature et dans son état normal le périsprit est indivisible pour
nous, mais il peut subir des modifications qui le rendent perceptible à la
vue, soit par une sorte de condensation, soit par un changement dans la
disposition moléculaire : c'est alors qu'il nous apparaît sous une forme
vaporeuse. La condensation (il ne faudrait pas prendre ce mot à la lettre,
nous ne l'employons que faute d'autre), la condensation, disons-nous,
peut être telle que le périsprit acquière les propriétés d'un corps solide et
tangible ; mais il peut instantanément reprendre son état éthéré et
invisible. Nous pouvons nous rendre compte de cet effet par celui de la
vapeur, qui peut passer de l'invisibilité à l'état brumeux, puis liquide,
puis solide, et vice versa. Ces différents états du périsprit sont le produit
de la volonté de l'Esprit, et non d'une cause physique extérieure. Quand
il nous apparaît, c'est qu'il donne à son périsprit la propriété nécessaire
pour le rendre visible, et cette propriété, il peut l'étendre, la restreindre,
la faire cesser à son gré.
Une autre propriété de la substance du périsprit est celle de la
pénétrabilité. Aucune matière ne lui fait obstacle : il les traverse toutes,
comme la lumière traverse les corps transparents.
Le périsprit séparé du corps affecte une forme déterminée et limitée, et
cette forme normale est celle du corps humain, mais elle n'est pas
constante ; l'Esprit peut lui donner à sa volonté les apparences les plus
variées, voire même celle d'un animal ou d'une flamme. On le conçoit du
reste très facilement. Ne voit-on pas des hommes donner à leur figure les
expressions les plus diverses, imiter à s'y méprendre la voix, la figure
d'autres personnes, paraître bossus, boiteux, etc. ? Qui reconnaîtrait à la
ville certains acteurs que l'on n'aurait vus que grimés sur la scène ? Si
donc l'homme peut ainsi donner à son corps matériel et rigide des
apparences si contraires, à plus forte raison l'Esprit peut-il le faire avec
une enveloppe éminemment souple, flexible et qui peut se prêter à tous
les caprices de la volonté.
Les Esprits nous apparaissent donc généralement sous une forme humaine
; dans leur état normal, cette forme n'a rien de bien caractéristique,
rien qui les distingue les uns des autres d'une manière très tranchée ; chez
les bons Esprits, elle est ordinairement belle et régulière : de longs
cheveux flottent sur leurs épaules, des draperies enveloppent le corps. Mais
s'ils veulent se faire reconnaître, ils prennent exactement tous les traits sous
lesquels on les a connus, et jusqu'à l'apparence des vêtements si cela est
nécessaire. Ainsi Ésope, par exemple, comme Esprit n'est pas difforme ; mais
si on l'évoque, en tant qu'Ésope, aurait-il eu plusieurs existences
- 323 -
depuis, il apparaîtra laid et bossu, avec le costume traditionnel. Le
costume est peut-être ce qui étonne le plus, mais si l'on considère qu'il
fait partie intégrante de l'enveloppe semi-matérielle, on conçoit que
l'Esprit peut donner à cette enveloppe l'apparence de tel ou tel vêtement,
comme celle de telle ou telle figure.
Les Esprits peuvent apparaître soit en rêve, soit à l'état de veille : Les
apparitions à l'état de veille ne sont ni rares ni nouvelles ; il y en a eu de
tous temps ; l'histoire en rapporte un grand nombre ; mais sans remonter
si haut, de nos jours elles sont très fréquentes, et beaucoup de personnes
en ont eu qu'elles ont prises au premier abord pour ce qu'on est convenu
d'appeler des hallucinations. Elles sont fréquentes surtout dans les cas de
mort de personnes absentes qui viennent visiter leurs parents ou amis.
Souvent elles n'ont pas de but déterminé, mais on peut dire qu'en
général, les Esprits qui nous apparaissent ainsi sont des êtres attirés vers
nous par la sympathie. Nous connaissons une jeune dame qui voyait très
souvent chez elle, dans sa chambre, avec ou sans lumière, des hommes
qui y pénétraient et s'en allaient malgré les portes fermées. Elle en était
très effrayée, et cela l'avait rendue d'une pusillanimité qu'on trouvait
ridicule. Un jour elle vit distinctement son frère qui est en Californie et
qui n'est point mort du tout ; preuve que l'Esprit des vivants peut aussi
franchir les distances et apparaître dans un endroit tandis que le corps est
ailleurs. Depuis que cette dame est initiée au spiritisme, elle n'a plus
peur, parce qu'elle se rend compte de ses visions, et qu'elle sait que les
Esprits qui viennent la visiter ne peuvent lui faire de mal. Lorsque son
frère lui est apparu, il est probable qu'il était endormi ; si elle s'était
expliqué sa présence, elle aurait pu lier conversation avec lui, et ce
dernier, à son réveil, aurait pu en conserver un vague souvenir. Il est
probable, en outre, qu'à ce moment il rêvait qu'il était près de sa sœur.
Nous avons dit que le périsprit peut acquérir la tangibilité ; nous en
avons parlé à propos des manifestations produites par M. Home. On sait
qu'il a plusieurs fois fait apparaître des mains que l'on pouvait palper
comme des mains vivantes, et qui tout à coup s'évanouissaient comme
une ombre ; mais on n'avait pas encore vu de corps entier sous cette
forme tangible ; ce n'est pourtant point une chose impossible. Dans une
famille de la connaissance intime d'un de nos abonnés, un Esprit s'est
attaché à la fille de la maison, enfant de 10 à 11 ans, sous la forme d'un
joli petit garçon du même âge. Il est visible pour elle comme une
personne ordinaire, et se rend à volonté visible ou invisible à d'autres
personnes ; il lui rend toutes sortes de bons offices, lui apporte des jouets,
des bonbons, fait le service de la maison, va acheter ce dont on a besoin,
- 324 -
et qui plus est le paie. Ceci n'est point une légende de la mystique
Allemagne, ce n'est point une histoire du moyen-âge, c'est un fait actuel,
qui se passe au moment où nous écrivons, dans une ville de France, et
dans une famille très honorable. Nous avons été à même de faire sur ce
fait des études pleines d'intérêt et qui nous ont fourni les révélations les
plus étranges et les plus inattendues. Nous en entretiendrons nos lecteurs
d'une manière plus complète dans un article spécial que nous publierons
prochainement.
_______
M. Adrien, médium voyant.
Toute personne pouvant voir les Esprits sans secours étranger, est par
cela même médium voyant ; mais en général les apparitions sont
fortuites, accidentelles. Nous ne connaissions encore personne apte à les
voir d'une manière permanente, et à volonté. C'est de cette remarquable
faculté dont est doué M. Adrien, l'un des membres de la Société
parisienne des Etudes spirites. Il est à la fois médium voyant, écrivain,
auditif et sensitif. Comme médium écrivain il écrit sous la dictée des
Esprits, mais rarement d'une manière mécanique comme les médiums
purement passifs ; c'est-à-dire que, quoiqu'il écrive des choses étrangères
à sa pensée, il a la conscience de ce qu'il écrit. Comme médium auditif il
entend les voix occultes qui lui parlent. Nous avons dans la Société deux
autres médiums qui jouissent de cette dernière faculté à un très haut
degré. Ils sont en même temps très bons médiums écrivains. Enfin,
comme médium sensitif, il ressent les attouchements des Esprits, et la
pression qu'ils exercent sur lui ; il en ressent même des commotions
électriques très violentes qui se communiquent aux personnes présentes.
Lorsqu'il magnétise quelqu'un, il peut à volonté, lorsque cela est
nécessaire à la santé, produire sur lui les secousses de la pile voltaïque.
Une nouvelle faculté vient de se révéler en lui, c'est la double vue ;
sans être somnambule, et quoiqu'il soit parfaitement éveillé, il voit à
volonté, à une distance illimitée, même au-delà des mers ce qui se passe
dans une localité ; il voit les personnes et ce qu'elles font ; il décrit les
lieux et les faits avec une précision dont l'exactitude a été vérifiée.
Hâtons-nous de dire que M. Adrien n'est point un de ces hommes faibles
et crédules qui se laissent aller à leur imagination ; c'est au contraire un
homme d'un carac-tère très froid, très calme, et qui voit tout cela avec le
sang-froid le plus absolu, nous ne disons pas avec indifférence, loin de
là, car il prend ses facultés au sérieux, et les considère comme un don de
la Providence qui lui a été accordé pour le bien, aussi ne s'en sert-il que
pour les choses utiles, et jamais pour satisfaire une vaine curiosité. C'est
un jeune homme d'une
- 325 -
famille distinguée, très honorable, d'un caractère doux et bienveillant, et
dont l'éducation soignée se révèle dans son langage et dans toutes ses
manières. Comme marin et comme militaire, il a parcouru une partie de
l'Afrique, de l'Inde et de nos colonies.
De toutes ses facultés comme médium, la plus remarquable, et à notre
avis la plus précieuse, c'est celle de médium voyant. Les Esprits lui
apparaissent sous la forme que nous avons décrite dans notre précédent
article sur les apparitions ; il les voit avec une précision dont on peut
juger par les portraits que nous donnons ci-après de la veuve du Malabar
et de la Belle Cordière de Lyon. Mais, dira-t-on, qu'est-ce qui prouve
qu'il voit bien et qu'il n'est pas le jouet d'une illusion ? Ce qui le prouve,
c'est que lorsqu'une personne qu'il ne connaît pas, évoquant par son
intermédiaire un parent, un ami qu'il n'a jamais vu, il en fait un portrait
saisissant de ressemblance et que nous avons été à même de constater ; il
n'y a donc pour nous aucun doute sur cette faculté dont il jouit à l'état de
veille, et non comme somnambule.
Ce qu'il y a de plus remarquable encore, peut-être, c'est qu'il ne voit
pas seulement les Esprits que l'on évoque ; il voit en même temps tous
ceux qui sont présents, évoqués ou non ; il les voit entrer, sortir, aller,
venir, écouter ce qui se dit, en rire ou le prendre au sérieux, suivant leur
caractère ; chez les uns il y a de la gravité, chez d'autres un air moqueur
et sardonique ; quelques fois l'un d'eux s'avance vers l'un des assaillants,
et lui met la main sur l'épaule ou se place à ses côtés, quelques-uns se
tiennent à l'écart ; en un mot, dans toute réunion, il y a toujours une
assemblée occulte composée des Esprits attirés par leur sympathie pour
les personnes, et pour les choses dont on s'occupe. Dans les rues il en
voit une foule, car outre les Esprits familiers qui accompagnent leurs
protégés, il y a là, comme parmi nous, la masse des indifférents et des
flâneurs. Chez lui, nous dit-il, il n'est jamais seul, et ne s'ennuie jamais ;
il a toujours une société avec laquelle il s'entretient.
Sa faculté s'étend non seulement aux Esprits des morts, mais à ceux des
vivants ; quand il voit une personne, il peut faire abstraction du corps ;
alors l'Esprit lui apparaît comme s'il en était séparé, et il peut converser
avec lui. Chez un enfant, par exemple, il peut voir l'Esprit qui est incarné
en lui, apprécier sa nature, et savoir ce qu'il était avant son incarnation.
Cette faculté, poussée à ce degré, nous initie mieux que toutes les
communications écrites à la nature du monde des Esprits ; elle nous le
montre tel qu'il est, et si nous ne le voyons pas par nos yeux, la
description qu'il nous en donne nous le fait voir par la pensée ; les Esprits
ne sont plus des êtres abstraits, ce sont des êtres réels, qui sont là à nos
côtés, qui nous coudoient sans cesse, et comme nous savons maintenant
que leur
- 326 -
contact peut être matériel, nous comprenons la cause d'une foule
d'impressions que nous ressentons sans nous en rendre compte. Aussi
plaçons-nous M. Adrien au nombre des médiums les plus remarquables,
et au premier rang de ceux qui ont fourni les éléments les plus précieux
pour la connaissance du monde spirite. Nous le plaçons surtout au
premier rang par ses qualités personnelles, qui sont celles d'un homme
de bien par excellence, et qui le rendent éminemment sympathique aux
Esprits de l'ordre le plus élevé, ce qui n'a pas toujours lieu chez les
médiums à influences purement physiques. Sans doute il y en a parmi
ces derniers qui feront plus de sensation, qui captiveront mieux la
curiosité, mais pour l'observateur, pour celui qui veut sonder les
mystères de ce monde merveilleux, M. Adrien est l'auxiliaire le plus
puissant que nous ayons encore vu. Aussi avons-nous mis sa faculté et sa
complaisance à profit pour notre instruction personnelle, soit dans
l'intimité, soit dans les séances de la société, soit enfin, dans la visite de
divers lieux de réunion. Nous avons été ensemble dans les théâtres, dans
les bals, dans les promenades, dans les hôpitaux, dans les cimetières,
dans les églises ; nous avons assisté à des enterrements, à des mariages, à
des baptêmes, à des sermons : partout nous avons observé la nature des
Esprits qui venaient s'y grouper, nous avons lié conversation avec
quelques-uns, nous les avons interrogés et nous avons appris beaucoup
de choses dont nous ferons profiter nos lecteurs, car notre but est de les
faire pénétrer comme nous dans ce monde si nouveau pour nous. Le
microscope nous a révélé le monde des infiniment petits que nous ne
soupçonnions pas, quoiqu'il fût sous nos doigts, le télescope nous a
révélé l'infinité des mondes célestes que nous ne soupçonnions pas
davantage ; le spiritisme nous découvre le monde des Esprits qui est
partout, à nos côtés comme dans les espaces ; monde réel qui réagit
incessamment sur nous.
_______
Un Esprit au convoi de son corps.
Etat de l'âme au moment de la mort.
Les Esprits nous ont toujours dit que la séparation de l'âme et du corps
ne se fait pas instantanément ; elle commence quelquefois avant la mort
réelle pendant l'agonie ; quand la dernière pulsation s'est fait sentir, le
dégagement n'est pas encore complet ; il s'opère plus ou moins lentement
selon les circonstances, et jusqu'à son entière délivrance l'âme éprouve un
trouble, une confusion qui ne lui permettent pas de se rendre compte de sa
situation ; elle est dans l'état d'une personne qui s'éveille et dont les idées
- 327 -
sont confuses. Cet état n'a rien de pénible pour l'homme dont la
conscience est pure ; sans trop s'expliquer ce qu'il voit, il est calme et
attend sans crainte le réveil complet ; il est au contraire plein d'angoisses
et de terreur pour celui qui redoute l'avenir. La durée de ce trouble,
disons-nous, est variable ; elle est beaucoup moins longue chez celui qui,
pendant sa vie, a déjà élevé ses pensées et purifié son âme ; deux ou trois
jours lui suffisent, tandis que chez d'autres il en faut quelquefois huit et
plus. Nous avons souvent assisté à ce moment solennel, et toujours nous
avons vu la même chose ; ce n'est donc pas une théorie, mais un résultat
d'observations, puisque c'est l'Esprit qui parle et qui peint sa propre
situation. En voici un exemple d'autant plus caractéristique et d'autant
plus intéressant pour l'observateur qu'il ne s'agit plus d'un Esprit
invisible écrivant par un médium, mais bien d'un Esprit vu et entendu en
présence de son corps, soit dans la chambre mortuaire, soit dans l'église
pendant le service funèbre.
M. X… venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie ; quelques
heures après sa mort, M. Adrien, un de ses amis, se trouvait dans sa
chambre avec la femme du défunt ; il vit distinctement l'Esprit de celuici
se promener de long en large, regarder alternativement son corps et les
personnes présentes, puis s'asseoir dans un fauteuil ; il avait exactement
la même apparence que de son vivant ; il était vêtu de même, redingote
noire, pantalon noir ; il avait les mains dans ses poches et l'air soucieux.
Pendant ce temps, sa femme cherchait un papier dans le secrétaire, son
mari la regarde et dit : Tu as beau chercher, tu ne trouveras rien. Elle ne
se doutait nullement de ce qui se passait, car M. X… n'était visible que
pour M. Adrien.
Le lendemain, pendant le service funèbre, M. Adrien vit de nouveau
l'Esprit de son ami errer à côté du cercueil, mais il n'avait plus le
costume de la veille ; il était enveloppé d'une sorte de draperie. La
conversation suivante s'engagea entre eux. Remarquons, en passant, que
M. Adrien n'est point somnambule ; qu'à ce moment, comme le jour
précédent, il était parfaitement éveillé, et que l'Esprit lui apparaissait
comme s'il eut été un des assistants au convoi.
- D. Dis-moi un peu, cher Esprit, que ressens-tu maintenant. - R. Du
bien et de la souffrance. - D. Je ne comprends pas cela. - R. Je sens que
je suis vivant de ma véritable vie, et cependant je vois mon corps ici,
dans cette boîte ; je me palpe et ne me sens pas, et cependant je sens que
je vis, que j'existe ; je suis donc deux êtres ? Ah ! laissez-moi me tirer de
cette nuit, j'ai le cauchemar.
- D. En avez-vous pour longtemps à rester ainsi ? - R. Oh ! non ; Dieu
merci, mon ami ; je sens que je me réveillerai bientôt ; ce serait horrible
- 328 -
autrement ; j'ai les idées confuses ; tout est brouillard ; songe à la grande
division qui vient de se faire... je n'y comprends encore rien.
- D. Quel effet vous fit la mort ? - R. La mort ! je ne suis pas mort,
mon enfant, tu te trompes. Je me levais et fus frappé tout d'un coup par
un brouillard qui me descendit sur les yeux ; puis, je me réveillai, et juge
de mon étonnement, de me voir, de me sentir vivant, et de voir à côté,
sur le carreau, mon autre ego couché. Mes idées étaient confuses ;
j'errais pour me remettre, mais je ne pus ; je vis ma femme venir, me
veiller, se lamenter, et je me demandais pourquoi ? Je la consolais, je lui
parlais, et elle ne me répondait ni ne me comprenait ; c'est là ce qui me
torturait et rendait mon Esprit plus troublé. Toi seul m'as fait du bien, car
tu m'as entendu et tu comprends ce que je veux ; tu m'aides à débrouiller
mes idées, et tu me fais grand bien ; mais pourquoi les autres ne font-ils
pas de même ? Voilà ce qui me torture… Le cerveau est écrasé devant
cette douleur… Je m'en vais la voir, peut-être m'entendra-t-elle
maintenant… Au revoir, cher ami ; appelle-moi et j'irai te voir… Je te
ferai même visite en ami… Je te surprendrai… au revoir.
M. Adrien le vit ensuite aller près de son fils qui pleurait : il se pencha
vers lui, resta un moment dans cette situation et partit rapidement. Il
n'avait pas été entendu, et se figurait sans doute produire un son ; moi, je
suis persuadé, ajoute M. Adrien, que ce qu'il disait arrivait au cœur de
l'enfant ; je vous prouverai cela. Je l'ai revu depuis, il est plus calme.
Remarque. Ce récit est d'accord avec tout ce que nous avions déjà
observé sur le phénomène de la séparation de l'âme ; il confirme avec
des circonstances toutes spéciales, cette vérité qu'après la mort, l'Esprit
est encore là présent. On croit n'avoir devant soi qu'un corps inerte,
tandis qu'il voit et entend tout ce qui se passe autour de lui, qu'il pénètre
la pensée des assistants, qu'il n'y a entre eux et lui que la différence de la
visibilité et de l'invisibilité ; les pleurs hypocrites d'avides héritiers ne
peuvent lui en imposer. Que de déceptions les Esprits doivent éprouver à
ce moment !
_______
Phénomène de bi-corporéité.
Un des membres de la société nous communique une lettre d'un de ses
amis de Boulogne-sur-Mer, dans laquelle on lit le passage suivant. Cette
lettre est datée du 26 juillet 1856.
« Mon fils, depuis que je l'ai magnétisé par les ordres de nos Esprits,
est devenu un médium très rare, du moins c'est ce qu'il m'a révélé dans
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son état somnambulique dans lequel je l'avais mis sur sa demande le 14
mai dernier, et quatre ou cinq fois depuis.
Pour moi, il est hors de doute que mon fils éveillé converse librement
avec les Esprits qu'il désire, par l'intermédiaire de son guide, qu'il
appelle familièrement son ami ; qu'à sa volonté il se transporte en Esprit
où il désire, et je vais vous en citer un fait dont j'ai les preuves écrites
entre les mains.
Il y a juste aujourd'hui un mois, nous étions tous deux dans la salle à
manger. Je lisais le cours de magnétisme de M. Du Potet, quand mon fils
prend le livre et le feuillette ; arrivé à un certain endroit, son guide lui dit
à l'oreille : Lis cela. C'était l'aventure d'un docteur d'Amérique dont
l'Esprit avait visité un ami à 15 ou 20 lieues de là pendant qu'il dormait.
Après l'avoir lu, mon fils dit : Je voudrais bien faire un petit voyage
semblable. - Eh bien ! où veux-tu aller ? lui dit son guide. - A Londres,
répond mon fils, voir mes amis, et il désigna ceux qu'il voudrait visiter.
C'est demain dimanche, lui fut-il répondu ; tu n'es pas obligé de te
lever de bonne heure pour travailler. Tu t'endormiras à huit heures et tu
iras voyager à Londres jusqu'à huit heures et demie. Vendredi prochain
tu recevras une lettre de tes amis, qui te feront des reproches d'être resté
si peu de temps avec eux.
Effectivement, le lendemain matin à l'heure indiquée il s'endormit d'un
sommeil de plomb ; à huit heures et demie je l'éveillai, il ne se rappelait
de rien ; de mon côté, je ne dis pas un mot, attendant la suite.
Le vendredi suivant, je travaillais à une de mes machines et, suivant
mon habitude, je fumais, car c'était après déjeuner ; mon fils regarde la
fumée de ma pipe et me dit : Tiens ! il y a une lettre dans ta fumée. -
Comment vois-tu une lettre dans ma fumée ? - Tu vas le voir, reprend-il,
car voilà le facteur qui l'apporte. Effectivement, le facteur vint remettre
une lettre de Londres dans laquelle les amis de mon fils lui faisaient un
reproche de n'avoir passé avec eux que quelques instants, le dimanche
précédent de huit heures à huit heures et demie, avec une foule de détails
qu'il serait trop long de répéter ici, entre autres le fait singulier d'avoir
déjeuné avec eux. J'ai la lettre, comme je vous l'ai dit, qui prouve que je
n'invente rien. »
Le fait ci-dessus ayant été raconté, un des assistants dit que l'histoire
rapporte plusieurs faits semblables. Il cite saint Alphonse de Ligurie qui
fut canonisé avant le temps voulu pour s'être ainsi montré simultanément
en deux endroits différents, ce qui passa pour un miracle.
Saint Antoine de Padoue était en Espagne, et au moment où il prêchait,
son père (à Padoue) allait au supplice accusé d'un meurtre. A ce moment
saint Antoine paraît, démontre l'innocence de son père, et fait connaître le
- 330 -
véritable criminel, qui plus tard subit le châtiment. Il fut constaté que
saint Antoine prêchait dans le même moment en Espagne.
Saint Alphonse de Ligurie ayant été évoqué, il lui fut adressé les
questions suivantes :
1. Le fait pour lequel vous avez été canonisé est-il réel ? - R. Oui.
2. Ce phénomène est-il exceptionnel ? - R. Non ; il peut se présenter
chez tous les individus dématérialisés.
3. Etait-ce un juste motif de vous canoniser ? - R. Oui, puisque par ma
vertu, je m'étais élevé vers Dieu ; sans cela, je n'eusse pu me transporter
dans deux endroits à la fois.
4. Tous les individus chez lesquels ce phénomène se présente,
mériteraient-ils d'être canonisés ?- R. Non, parce que tous ne sont pas
également vertueux.
5. Pourriez-vous nous donner l'explication de ce phénomène ? - R.
Oui ; l'homme, lorsqu'il s'est complètement dématérialisé par sa vertu,
qu'il a élevé son âme vers Dieu, peut apparaître en deux endroits à la
fois, voici comment. L'Esprit incarné, en sentant le sommeil venir, peut
demander à Dieu de se transporter dans un lieu quelconque. Son Esprit,
ou son âme, comme vous voudrez l'appeler, abandonne alors son corps,
suivi d'une partie de son périsprit, et laisse la matière immonde dans un
état voisin de la mort. Je dis voisin de la mort, parce qu'il est resté dans
le corps un lien qui rattache le périsprit et l'âme à la matière, et ce lien ne
peut être défini. Le corps apparaît donc dans l'endroit demandé. Je crois
que c'est tout ce que vous désirez savoir.
6. Ceci ne nous donne pas l'explication de la visibilité et de la
tangibilité du périsprit. - R. L'Esprit se trouvant dégagé de la matière
suivant son degré d'élévation, peut se rendre tangible à la matière.
7. Cependant certaines apparitions tangibles de mains et autres parties
du corps, appartiennent évidemment à des Esprits d'un ordre inférieur. -
R. Ce sont des Esprits supérieurs qui se servent d'Esprits inférieurs pour
prouver la chose.
8. Le sommeil du corps est-il indispensable pour que l'Esprit
apparaisse en d'autres endroits ? - R. L'âme peut se diviser lorsqu'elle se
sent portée dans un lieu différent de celui où se trouve le corps.
9. Un homme étant plongé dans le sommeil tandis que son Esprit
apparaît ailleurs, qu'arriverait-il s'il était réveillé subitement ? - R. Cela
n'arriverait pas, parce que si quelqu'un avait l'intention de l'éveiller,
l'Esprit rentrerait dans le corps, et préviendrait l'intention, attendu que
l'Esprit lit dans la pensée.
Tacite rapporte un fait analogue :
- 331 -
Pendant les mois que Vespasien passa dans Alexandrie pour attendre
le retour périodique des vents d'été et la saison où la mer devient sûre,
plusieurs prodiges arrivèrent, par où se manifesta la faveur du ciel et
l'intérêt que les dieux semblaient prendre à ce prince…
Ces prodiges redoublèrent dans Vespasien le désir de visiter le séjour
sacré du dieu, pour le consulter au sujet de l'empire. Il ordonne que le
temple soit fermé à tout le monde : entré lui-même et tout entier à ce
qu'allait prononcer l'oracle, il aperçoit derrière lui un des principaux
Egyptiens, nommé Basilide, qu'il savait être retenu malade à plusieurs
journées d'Alexandrie. Il s'informe aux prêtres si Basilide est venu ce
jour-là dans le temple ; il s'informe aux passants si on l'a vu dans la ville,
enfin il envoie des hommes à cheval, et il s'assure que dans ce momentlà
même il était à quatre-vingts milles de distance. Alors, il ne douta plus
que la vision ne fût surnaturelle, et le nom de Basilide lui tint lieu
d'oracle. (TACITE. Histoires, liv. IV, chap. 81 et 82. Traduction de
Burnouf.)
Depuis que cette communication nous a été faite, plusieurs faits du
même genre, dont la source est authentique, nous ont été racontés, et
dans le nombre il en est de tout récents, qui ont lieu, pour ainsi dire, au
milieu de nous, et qui se sont présentés avec les circonstances les plus
singulières. Les explications auxquelles ils ont donné lieu élargissent
singulièrement le champ des observations psychologiques.
La question des hommes doubles, reléguée jadis parmi les contes
fantastiques, paraît avoir ainsi un fond de vérité. Nous y reviendrons très
prochainement.
_______
Sensations des esprits.
Les esprits souffrent-ils ? quelles sensations éprouvent-ils ? Telles
sont les questions que l'on s'adresse naturellement et que nous allons
essayer de résoudre. Nous devons dire, tout d'abord, que pour cela nous
ne nous sommes pas contenté des réponses des Esprits ; nous avons dû,
par de nombreuses observations, prendre en quelque sorte, la sensation
sur le fait.
Dans une de nos réunions, et peu après que St-Louis nous eût donné la
belle dissertation sur l'avarice que nous avons insérée dans notre numéro
du mois de février, un de nos sociétaires raconta le fait suivant, à propos
de cette même dissertation.
« Nous étions, dit-il, occupés d'évocations dans une petite réunion d'amis,
lorsque se présenta, inopinément et sans que nous l'ayons appelé, l'Esprit
- 332 -
d'un homme que nous avions beaucoup connu, et qui, de son vivant,
aurait pu servir de modèle au portrait de l'avare tracé par St-Louis ; un de
ces hommes qui vivent misérablement au milieu de la fortune, qui se
privent, non pour les autres, mais pour amasser sans profit pour
personne. C'était en hiver, nous étions près du feu ; tout-à-coup cet esprit
nous rappelle son nom, auquel nous ne songions nullement et nous
demande la permission de venir pendant trois jours se chauffer à notre
foyer, disant qu'il souffre horriblement du froid qu'il a volontairement
enduré pendant sa vie, et qu'il a fait endurer aux autres par son avarice.
C'est, ajoute-t-il, un adoucissement que j'ai obtenu, si vous voulez bien
me l'accorder. »
Cet Esprit éprouvait donc une sensation pénible de froid ; mais
comment l'éprouvait-il ? là était la difficulté. Nous adressâmes à St-
Louis les questions suivantes à ce sujet.
Voudriez-vous bien nous dire comment cet esprit d'avare, qui n'avait
plus de corps matériel, pouvait ressentir le froid et demander à se
chauffer ? - R. Tu peux te représenter les souffrances de l'Esprit par les
souffrances morales.
- Nous concevons les souffrances morales, comme les regrets, les
remords, la honte ; mais le chaud et le froid, la douleur physique, ne sont
pas des effets moraux ; les Esprits éprouvent-ils ces sortes de
sensations ? - R. Ton âme ressent-elle le froid ? non ; mais elle a la
conscience de la sensation qui agit sur le corps.
- Il semblerait résulter de là que cet esprit avare ne ressentait pas un
froid effectif ; mais qu'il avait le souvenir de la sensation du froid qu'il
avait enduré, et que ce souvenir étant pour lui comme une réalité, devenait
un supplice. - R. C'est à peu près cela. Il est bien entendu qu'il y a une
distinction que vous comprenez parfaitement entre la douleur physique et
la douleur morale ; il ne faut pas confondre l'effet avec la cause.
- Si nous comprenons bien, on pourrait, ce nous semble, expliquer la
chose ainsi qu'il suit :
Le corps est l'instrument de la douleur ; c'est sinon la cause première,
au moins la cause immédiate. L'âme a la perception de cette douleur :
cette perception est l'effet. Le souvenir quelle en conserve peut être aussi
pénible que la réalité, mais ne peut avoir d'action physique. En effet, un
froid ni une chaleur intenses ne peuvent désorganiser les tissus : l'âme ne
peut ni se geler, ni brûler. Ne voyons-nous pas tous les jours le souvenir
ou l'appréhension d'un mal physique produire l'effet de la réalité ?
occasionner même la mort ? Tout le monde sait que les personnes
amputées ressentent de la douleur dans le membre qui n'existe plus.
Assurément ce n'est point ce membre qui est le siège, ni même le point
de départ de la douleur. Le cerveau en a con-
- 333 -
servé l'impression, voilà tout. On peut donc croire qu'il y a quelque
chose d'analogue dans les souffrances de l'esprit après la mort. Ces
réflexions sont-elles justes ?
R. Oui ; mais plus tard vous comprendrez mieux encore. Attendez que
de nouveaux faits soient venus vous fournir de nouveaux sujets
d'observation, et alors vous pourrez en tirer des conséquences plus
complètes.
Ceci se passait au commencement de l'année 1858 ; depuis lors, en
effet, une étude plus approfondie du périsprit qui joue un rôle si
important dans tous les phénomènes spirites, et dont il n'avait pas été
tenu compte, les apparitions vaporeuses ou tangibles, l'état de l'Esprit au
moment de la mort, l'idée si fréquente chez l'Esprit qu'il est encore
vivant, le tableau si saisissant des suicidés, des suppliciés, des gens qui
se sont absorbés dans les jouissances matérielles, et tant d'autres faits
sont venus jeter la lumière sur cette question, et ont donné lieu à des
explications dont nous donnons ici le résumé.
Le périsprit est le lien qui unit l'Esprit à la matière du corps : il est
puisé dans le milieu ambiant, dans le fluide universel ; il tient à la fois de
l'électricité, du fluide magnétique et, jusqu'à un certain point, de la
matière inerte. On pourrait dire que c'est la quintessence de la matière :
c'est le principe de la vie organique, mais ce n'est pas celui de la vie
intellectuelle : la vie intellectuelle est dans l'Esprit. C'est, en outre,
l'agent des sensations extérieures. Dans le corps, ces sensations sont
localisées par les organes qui leur servent de canaux. Le corps détruit,
les sensations sont générales. Voilà pourquoi l'Esprit ne dit pas qu'il
souffre plutôt de la tête que des pieds. Il faut du reste se garder de
confondre les sensations du périsprit, rendu indépendant, avec celles du
corps : nous ne pouvons prendre ces dernières que comme terme de
comparaison et non comme analogie. Un excès de chaleur ou de froid
peut désorganiser les tissus du corps et ne peut porter aucune atteinte au
périsprit. Dégagé du corps, l'Esprit peut souffrir, mais cette souffrance
n'est pas celle du corps : ce n'est cependant pas une souffrance
exclusivement morale, comme le remords, puisqu'il se plaint du froid et
du chaud ; il ne souffre pas plus en hiver qu'en été : nous en avons vu
passer à travers les flammes sans rien éprouver de pénible ; la
température ne fait donc sur eux aucune impression. La douleur qu'ils
ressentent n'est donc pas une douleur physique proprement dite : c'est un
vague sentiment intime dont l'Esprit lui-même ne se rend pas toujours un
compte parfait, précisément, parce que la douleur n'est pas localisée et
qu'elle n'est pas produite par les agents extérieurs : c'est plutôt un
souvenir qu'une réalité, mais un souvenir tout aussi pénible. Il y a
cependant quelquefois plus qu'un souvenir, comme nous allons le voir.
- 334 -
L'expérience nous apprend qu'au moment de la mort le périsprit se
dégage plus ou moins lentement du corps ; pendant les premiers instants,
l'Esprit ne s'explique pas sa situation ; il ne croit pas être mort ; il se sent
vivre ; il voit son corps d'un côté, il sait qu'il est à lui, et il ne comprend
pas qu'il en soit séparé : cet état dure aussi longtemps qu'il existe un lien
entre le corps et le périsprit. Qu'on veuille bien se reporter à l'évocation
du suicidé des bains de la Samaritaine que nous avons rapportée dans
notre numéro de juin. Comme tous les autres, il disait : Non, je ne suis
pas mort, et il ajoutait : Et cependant je sens les vers qui me rongent. Or,
assurément, les vers ne rongeaient pas le périsprit, et encore moins
l'Esprit, ils ne rongeaient que le corps. Mais comme la séparation du
corps et du périsprit n'était pas complète, il en résultait une sorte de
répercussion morale qui lui transmettait la sensation de ce qui se passait
dans le corps. Répercussion n'est peut-être pas le mot, il pourrait faire
croire à un effet trop matériel ; c'est plutôt la vue de ce qui se passait
dans son corps auquel se rattachait son périsprit qui produisait en lui une
illusion qu'il prenait pour une réalité. Ainsi ce n'était pas un souvenir,
puisque, pendant sa vie, il n'avait pas été rongé par les vers : c'était le
sentiment de l'actualité. On voit par là les déductions que l'on peut tirer
des faits, lorsqu'ils sont observés attentivement. Pendant la vie, le corps
reçoit les impressions extérieures et les transmet à l'Esprit par
l'intermédiaire du périsprit qui constitue, probablement, ce qu'on appelle
fluide nerveux. Le corps étant mort ne ressent plus rien, parce qu'il n'y a
plus en lui ni Esprit ni périsprit. Le périsprit, dégagé du corps, éprouve
la sensation ; mais comme elle ne lui arrive plus par un canal limité, elle
est générale. Or, comme il n'est en réalité qu'un agent de transmission,
puisque c'est l'Esprit qui a la conscience, il en résulte que s'il pouvait
exister un périsprit sans Esprit, il ne ressentirait pas plus que le corps
lorsqu'il est mort ; de même que si l'Esprit n'avait point de périsprit, il
serait inaccessible à toute sensation pénible ; c'est ce qui a lieu pour les
Esprits complètement épurés. Nous savons que plus ils s'épurent, plus
l'essence du périsprit devient éthérée ; d'où il suit que l'influence
matérielle diminue à mesure que l'Esprit progresse, c'est-à-dire à mesure
que le périsprit lui-même devient moins grossier.
Mais, dira-t-on, les sensations agréables sont transmises à l'Esprit par le
périsprit, comme les sensations désagréables ; or, si l'Esprit pur est
inaccessible aux unes, il doit l'être également aux autres. Oui, sans doute,
pour celles qui proviennent uniquement de l'influence de la matière que
nous connaissons ; le son de nos instruments, le parfum de nos fleurs ne
lui font aucune impression, et pourtant il y a chez lui des sensations in-
- 335 -
times, d'un charme indéfinissable dont nous ne pouvons nous faire
aucune idée, parce que nous sommes à cet égard comme des aveugles de
naissance à l'égard de la lumière ; nous savons que cela existe ; mais par
quel moyen ? là s'arrête pour nous la science. Nous savons qu'il y a
perception, sensation, audition, vision, que ces facultés sont des attributs
de tout l'être, et non, comme chez l'homme, d'une partie de l'être, mais
encore une fois par quel intermédiaire ? c'est ce que nous ne savons pas.
Les Esprits eux-mêmes ne peuvent nous en rendre compte, parce que
notre langue n'est pas faite pour exprimer des idées que nous n'avons
pas, pas plus que chez un peuple d'aveugles, il n'y aurait de termes pour
exprimer les effets de la lumière ; pas plus que dans la langue des
sauvages, il n'y a de termes pour exprimer nos arts, nos sciences et nos
doctrines philosophiques.
En disant que les Esprits sont inaccessibles aux impressions de notre
matière, nous voulons parler des Esprits très élevés dont l'enveloppe
éthérée n'a pas d'analogue ici-bas. Il n'en est pas de même de ceux dont
le périsprit est plus dense ; ceux-là perçoivent nos sons et nos odeurs,
mais non pas par une partie limitée de leur individu, comme de leur
vivant. On pourrait dire que les vibrations molliculaires se font sentir
dans tout leur être et arrivent ainsi à leur sensorium commune, qui est
l'Esprit lui-même, quoique d'une manière différente, et peut-être aussi
avec une impression différente, ce qui produit une modification dans la
perception. Ils entendent le son de notre voix, et pourtant ils nous
comprennent sans le secours de la parole, par la seule transmission de la
pensée, et ce qui vient à l'appui de ce que nous disions, c'est que cette
pénétration est d'autant plus facile que l'Esprit est plus dématérialisé.
Quant à la vue, elle est indépendante de notre lumière. La faculté de voir
est un attribut essentiel de l'âme : pour elle il n'y a pas d'obscurité ; mais
elle est plus étendue, plus pénétrante chez ceux qui sont plus épurés.
L'âme, ou l'Esprit, a donc en elle-même la faculté de toutes les
perceptions ; dans la vie corporelle, elles sont oblitérées par la
grossièreté de nos organes ; dans la vie extra-corporelle elles le sont de
moins en moins à mesure que s'éclaircit l'enveloppe semi-matérielle.
Cette enveloppe puisée dans le milieu ambiant varie suivant la nature
des mondes. En passant d'un monde à l'autre, les esprits changent
d'enveloppe comme nous changeons d'habit en passant de l'hiver à l'été,
ou du pôle à l'équateur. Les Esprits les plus élevés, lorsqu'ils viennent
nous visiter, revêtent donc le périsprit terrestre, et dès lors leurs
perceptions s'opèrent comme chez nos esprits vulgaires ; mais tous,
inférieurs comme supérieurs, n'entendent et ne sentent que ce qu'ils
veulent entendre ou sentir. Sans avoir des organes sensitifs, ils peuvent
rendre
- 336 -
à volonté leurs perceptions actives ou nulles ; il n'y a qu'une chose qu'ils
sont forcés d'entendre, ce sont les conseils des bons Esprits. La vue est
toujours active, mais ils peuvent réciproquement se rendre invisibles les
uns pour les autres. Selon le rang qu'ils occupent, ils peuvent se cacher
de ceux qui leur sont inférieurs, mais non de ceux qui leur sont
supérieurs. Dans les premiers moments qui suivent la mort, la vue de
l'Esprit est toujours trouble et confuse ; elle s'éclaircit à mesure qu'il se
dégage, et peut acquérir la même clarté que pendant la vie,
indépendamment de sa pénétration à travers les corps qui sont opaques
pour nous. Quant à son extension à travers l'espace indéfini, dans
l'avenir et dans le passé, elle dépend du degré de pureté et d'élévation de
l'Esprit.
Toute cette théorie, dira-t-on, n'est guère rassurante. Nous pensions
qu'une fois débarrassés de notre grossière enveloppe, instrument de nos
douleurs, nous ne souffrions plus, et voilà que vous nous apprenez que
nous souffrons encore ; que ce soit d'une manière ou d'une autre, ce n'en
est pas moins souffrir. Hélas ! oui, nous pouvons encore souffrir, et
beaucoup, et longtemps, mais nous pouvons aussi ne plus souffrir, même
dès l'instant où nous quittons cette vie corporelle.
Les souffrances d'ici-bas sont quelquefois indépendantes de nous,
mais beaucoup sont les conséquences de notre volonté. Qu'on remonte à
la source, et l'on verra que le plus grand nombre est la suite de causes
que nous aurions pu éviter. Que de maux, que d'infirmités, l'homme ne
doit-il pas à ses excès, à son ambition, à ses passions en un mot ?
L'homme qui aurait toujours vécu sobrement, qui n'aurait abusé de rien,
qui aurait toujours été simple dans ses goûts, modeste dans ses désirs,
s'épargnerait bien des tribulations. Il en est de même de l'Esprit ; les
souffrances qu'il endure sont toujours la conséquence de la manière dont
il a vécu sur la terre ; il n'aura plus sans doute la goutte et les
rhumatismes, mais il aura d'autres souffrances qui ne valent pas mieux.
Nous avons vu que ses souffrances sont le résultat des liens qui existent
encore entre lui et la matière ; que plus il est dégagé de l'influence de la
matière, autrement dit, plus il est dématérialisé, moins il a de sensations
pénibles ; or il dépend de lui de s'affranchir de cette influence dès cette
vie ; il a son libre arbitre, et par conséquent le choix entre faire et ne pas
faire ; qu'il dompte ses passions animales, qu'il n'ait ni haine, ni envie, ni
jalousie, ni orgueil ; qu'il ne soit pas dominé par l'égoïsme, qu'il purifie
son âme par les bons sentiments, qu'il fasse le bien, qu'il n'attache aux
choses de ce monde que l'importance qu'elles méritent, alors, même sous
son enveloppe corporelle, il est déjà épuré, il est déjà dégagé de la
matière, et quand il quitte cette enveloppe, il n'en subit plus l'influence ;
les souffrances physiques qu'il a éprouvées ne lui laissent au-
- 337 -
cun souvenir pénible ; il ne lui en reste aucune impression désagréable,
parce qu'elles n'ont affecté que le corps et non l'Esprit ; il est heureux
d'en être délivré, et le calme de sa conscience l'affranchit de toute
souffrance morale. Nous en avons interrogé des milliers, ayant appartenu
à tous les rangs de la société, à toutes les positions sociales ; nous les
avons étudiés à toutes les périodes de leur vie spirite, depuis l'instant où
ils ont quitté leur corps ; nous les avons suivis pas à pas dans cette vie
d'outre-tombe pour observer les changements qui s'opéraient en eux,
dans leurs idées, dans leurs sensations, et sous ce rapport les hommes les
plus vulgaires ne sont pas ceux qui nous ont fourni les sujets d'étude les
moins précieux. Or, nous avons toujours vu que les souffrances sont en
rapport avec la conduite dont ils subissent les conséquences, et que cette
nouvelle existence est la source d'un bonheur ineffable pour ceux qui ont
suivi la bonne route ; d'où il suit que ceux qui souffrent, c'est qu'ils l'ont
bien voulu, et qu'ils ne doivent s'en prendre qu'à eux, tout aussi bien
dans l'autre monde que dans celui-ci.
Quelques critiques ont ridiculisé certaines de nos évocations, celle de
l'assassin Lemaire, par exemple, trouvant singulier qu'on s'occupât
d'êtres aussi ignobles, alors qu'on a tant d'Esprits supérieurs à sa
disposition. Ils oublient que c'est par là que nous avons en quelque sorte
pris la nature sur le fait, ou, pour mieux dire, dans leur ignorance de la
science spirite, ils ne voient dans ces entretiens qu'une causerie plus ou
moins amusante dont ils ne comprennent pas la portée. Nous avons lu
quelque part qu'un philosophe disait, après s'être entretenu avec un
paysan : J'ai plus appris avec ce rustre qu'avec tous les savants ; c'est
qu'il savait voir autre chose que la surface. Pour l'observateur rien n'est
perdu, il trouve d'utiles enseignements jusque dans le cryptogame qui
croît sur le fumier. Le médecin recule-t-il à toucher une plaie hideuse,
quand il s'agit d'approfondir la cause d'un mal ?
Ajoutons encore un mot à ce sujet. Les souffrances d'outre-tombe ont
un terme ; nous savons qu'il est donné à l'Esprit le plus inférieur de
s'élever et de se purifier par de nouvelles épreuves ; cela peut être long,
très long, mais il dépend de lui d'abréger ce temps pénible, car Dieu
l'écoute toujours s'il se soumet à sa volonté. Plus l'Esprit est
dématérialisé, plus ses perceptions sont vastes et lucides ; plus il est sous
l'empire de la matière, ce qui dépend entièrement de son genre de vie
terrestre, plus elles sont bornées et comme voilées ; autant la vue morale
de l'un est étendue vers l'infini, autant celle de l'autre est restreinte. Les
Esprits inférieurs n'ont donc qu'une notion vague, confuse, incomplète et
souvent nulle de l'avenir ; ils ne voient pas le terme de leurs souffrances,
c'est pourquoi ils croient souffrir toujours, et c'est encore pour eux un
châtiment. Si la position des
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uns est affligeante, terrible même, elle n'est pas désespérée ; celle des
autres est éminemment consolante ; c'est donc à nous de choisir. Ceci est
de la plus haute moralité. Les sceptiques doutent du sort qui nous attend
après la mort, nous leur montrons ce qu'il en est, et en cela nous croyons
leur rendre service ; aussi en avons-nous vu plus d'un revenir de leur
erreur, ou tout au moins se prendre à réfléchir sur ce dont ils glosaient
auparavant. Il n'est rien de tel que de se rendre compte de la possibilité
des choses. S'il en avait toujours été ainsi, il n'y aurait pas tant
d'incrédules, et la religion et la morale publique y gagneraient. Le doute
religieux ne vient, chez beaucoup, que de la difficulté pour eux de
comprendre certaines choses ; ce sont des esprits positifs non organisés
pour la foi aveugle, qui n'admettent que ce qui, pour eux, a une raison
d'être. Rendez ces choses accessibles à leur intelligence, et ils les
acceptent, parce qu'au fond ils ne demandent pas mieux de croire, le
doute étant pour eux une situation plus pénible qu'on ne croit ou qu'ils
veulent bien le dire.
Dans tout ce qui précède il n'y a point de système, point d'idées
personnelles ; ce ne sont pas même quelques Esprits privilégiés qui nous
ont dicté cette théorie, c'est un résultat d'études faites sur les
individualités, corroborées et confirmées par des Esprits dont le langage
ne peut laisser de doute sur leur supériorité. Nous les jugeons à leurs
paroles et non pas sur le nom qu'ils portent ou qu'ils peuvent se donner.
_______
Dissertations d'outre-tombe.
Le sommeil.
Pauvres hommes, que vous connaissez peu les phénomènes les plus
ordinaires qui font votre vie ! Vous croyez être bien savants, vous croyez
posséder une vaste érudition, et à cette question de tous les enfants :
qu'est-ce nous faisons quand nous dormons ? Qu'est-ce que c'est que les
rêves ? Vous restez interdits. Je n'ai pas la prétention de vous faire
comprendre ce que je vais vous expliquer, car il y a des choses
auxquelles votre esprit ne peut encore se soumettre, n'admettant que ce
qu'il comprend.
Le sommeil délivre entièrement l'âme du corps. Quand on dort, on est
momentanément dans l'état ou l'on se trouve d'une manière fixe après la
mort. Les Esprits qui sont tôt dégagés de la matière à leur mort, ont eu des
sommeils intelligents ; ceux-là, quand ils dorment, rejoignent la société
des autres êtres supérieurs à eux : ils voyagent, causent et s'instruisent
avec eux ; ils travaillent même à des ouvrages qu'ils trouvent tout
- 339 -
faits en mourant. Ceci doit nous apprendre une fois de plus à ne pas
craindre la mort, puisque vous mourez tous les jours selon la parole d'un
saint.
Voilà pour les Esprits élevés ; mais pour la masse des hommes qui, à
la mort doivent rester de longues heures dans ce trouble, dans cette
incertitude dont ils vous ont parlé, ceux-là vont, soit dans des mondes
inférieurs à la terre, où d'anciennes affections les rappellent, soit
chercher des plaisirs peut-être encore plus bas que ceux qu'ils ont ici ; ils
vont puiser des doctrines encore plus viles, plus ignobles, plus nuisibles
que celles qu'ils professent au milieu de vous. Et ce qui fait la sympathie
sur la terre n'est pas autre chose que ce fait, qu'on se sent, au réveil
rapproché par le cœur de ceux avec qui on vient de passer 8 ou 9 heures
de bonheur ou de plaisir. Ce qui explique aussi ces antipathies
invincibles, c'est qu'on sait au fond de son cœur que ces gens-là ont une
autre conscience que la nôtre, parce qu'on les connaît sans les avoir
jamais vus avec les yeux. C'est encore ce qui explique l'indifférence,
puisqu'on ne tient pas à faire de nouveaux amis, lorsqu'on sait qu'on en a
d'autres qui vous aiment et vous chérissent. En un mot, le sommeil influe
plus que vous ne pensez sur votre vie.
Par l'effet du sommeil, les Esprits incarnés sont toujours en rapport
avec le monde des Esprits, et c'est ce qui fait que les Esprits supérieurs
consentent, sans trop de répulsion, à s'incarner parmi vous. Dieu a voulu
que pendant leur contact avec le vice, ils puissent aller se retremper à la
source du bien, pour ne pas faillir eux-mêmes, eux qui venaient instruire
les autres. Le sommeil est la porte que Dieu leur a ouverte vers les amis
du ciel ; c'est la récréation après le travail, en attendant la grande
délivrance, la libération finale qui doit les rendre à leur vrai milieu.
Le rêve est le souvenir de ce que votre Esprit a vu pendant le sommeil,
mais remarquez que vous ne rêvez pas toujours, parce que vous ne vous
souvenez pas toujours de ce que vous avez vu, ou de tout ce que vous
avez vu. Ce n'est pas votre âme dans tout son développement ; ce n'est
souvent que le souvenir du trouble qui accompagne votre départ ou votre
rentrée auquel se joint celui de ce que vous avez fait ou de ce qui vous
préoccupe dans l'état de veille ; sans cela comment expliqueriez-vous ces
rêves absurdes que font les plus savants comme les plus simples ? Les
mauvais Esprits se servent aussi des rêves pour tourmenter les âmes
faibles et pusillanimes.
Au reste, vous verrez dans peu, se développer une nouvelle espèce de
rêves ; elle est aussi ancienne que celle que vous connaissez, mais vous
l'ignoriez. Le rêve de Jeanne, le rêve de Jacob, le rêve des prophètes juifs
- 340 -
et de quelques devins indiens : ce rêve-là est le souvenir de l'âme
entièrement dégagée du corps, le souvenir de cette seconde vie dont je
vous parlais tout à l'heure.
Cherchez bien à distinguer ces deux sortes de rêves dans ceux dont
vous vous souviendrez, sans cela vous tomberiez dans des contradictions
et dans des erreurs qui seraient funestes à votre foi.
Remarque. - L'Esprit qui a dicté cette communication ayant été prié de
dire son nom, répondit : « A quoi bon ? Croyez-vous donc qu'il n'y a que
les Esprits de vos grands hommes qui viennent vous dire de bonnes
choses ? Comptez-vous donc pour rien tous ceux que vous ne connaissez
pas ou qui n'ont point de noms sur votre terre ? Sachez que beaucoup ne
prennent un nom que pour vous contenter. »
_______
Les Fleurs.
Remarque. - Cette communication et la suivante ont été obtenues par
M. F…, le même dont nous avons parlé dans notre numéro d'octobre, à
propos des Obsédés et des Subjugués ; on peut juger par là de la
différence qu'il y a entre la nature de ses communications actuelles et
celles d'autrefois. Sa volonté a complètement triomphé de l'obsession
dont il était l'objet, et son mauvais Esprit n'a pas reparu. Ces deux
dissertations lui ont été dictées par Bernard Palissy.
Les fleurs ont été créées sur les mondes comme les symboles de la
beauté, de la pureté et de l'espérance.
Comment l'homme qui voit les corolles s'entrouvrir tous les printemps,
et les fleurs se faner pour porter des fruits délicieux, comment l'homme
ne pense-t-il pas que sa vie se flétrira aussi, mais pour porter des fruits
éternels ? Que vous importent donc les orages et les torrents ? Ces fleurs
ne périront jamais, ni le plus frêle ouvrage du Créateur. Courage donc,
hommes qui tombez sur la route, relevez-vous comme le lis après la
tempête, plus purs et plus radieux. Comme les fleurs, les vents vous
secouent à droite et à gauche, les vents vous renversent, vous êtes traînés
dans la boue, mais quand le soleil reparaît, relevez aussi vos têtes plus
nobles et plus grandes.
Aimez donc les fleurs, elles sont les emblèmes de votre vie, et n'ayez
pas à rougir de leur être comparés. Ayez-en dans vos jardins, dans vos
maisons, dans vos temples même, elles sont bien partout ; en tous lieux
elles portent à la poésie ; elles élèvent l'âme de celui qui sait les comprendre.
N'est-ce pas dans les fleurs que Dieu a déployé toutes ses magni-
- 341 -
ficences ? D'où connaîtriez-vous les couleurs suaves dont le Créateur a
égayé la nature sans les fleurs ? Avant que l'homme eût fouillé les
entrailles de la terre pour trouver le rubis et la topaze, il avait les fleurs
devant lui, et cette variété infinie de nuances le consolait déjà de la
monotonie de la surface terrestre. Aimez-donc les fleurs : vous serez
plus purs, vous serez plus aimants ; vous serez peut-être plus enfants,
mais vous serez les enfants chéris de Dieu, et vos âmes simples et sans
tache seront accessibles à tout son amour, à toute la joie dont il
embrasera vos cœurs.
Les fleurs veulent être soignées par des mains éclairées ; l'intelligence
est nécessaire pour leur prospérité ; vous avez eu tort longtemps sur terre
de laisser ce soin à des mains inhabiles qui les mutilaient, croyant les
embellir. Rien n'est plus triste que les arbres ronds ou pointus de
quelques-uns de vos jardins : pyramides de verdure qui font l'effet de tas
de foin. Laissez la nature prendre son essor sous mille formes diverses :
la grâce est là. Heureux celui qui sait admirer la beauté d'une tige qui se
balance en semant sa poussière fécondante ; heureux celui qui voit dans
leurs teintes brillantes un infini de grâce, de finesse, de coloris, de
nuances qui se fuient et se cherchent, se perdent et se retrouvent.
Heureux celui qui sait comprendre la beauté de la gradation des tons !
Depuis la racine brune qui se marie avec la terre, comme les couleurs se
fondent jusqu'au rouge écarlate de la tulipe et du coquelicot ! (Pourquoi
ces noms rudes et bizarres ?) Etudiez tout cela, et remarquez les feuilles
qui sortent les unes des autres comme des générations infinies jusqu'à
leur épanouissement complet sous le dôme du ciel.
Les fleurs ne semblent-elles pas quitter la terre pour s'élancer vers les
autres mondes ? Ne paraissent-elles pas souvent baisser la tête de
douleur de ne pouvoir s'élever plus haut encore ? Ne les croit-on pas
dans leur beauté plus près de Dieu ? Imitez-les donc, et devenez toujours
de plus en plus grands, de plus en plus beaux.
Votre manière d'apprendre la botanique est aussi défectueuse ; ce n'est
pas tout de savoir le nom d'une plante. Je t'engagerai, quand tu auras le
temps, à travailler aussi un ouvrage de ce genre. Je remets donc à plus
tard les leçons que je voulais te donner ces jours-ci ; elles seront plus
utiles quand nous aurons l'application sous la main. Nous y parlerons du
genre de culture, des places qui leur conviennent, de l'arrangement de
l'édifice pour l'aération et la salubrité des habitations.
Si tu fais imprimer ceci, passe les derniers paragraphes ; on les
prendrait pour des annonces.
_______
- 342 -
Du rôle de la Femme.
La femme étant plus finement dessinée que l'homme, indique
naturellement une âme plus délicate ; c'est ainsi que, dans les milieux
semblables, dans tous les mondes, la mère sera plus jolie que le père ; car
c'est elle que l'enfant voit la première ; c'est vers la figure angélique
d'une jeune femme que l'enfant tourne ses yeux sans cesse ; c'est vers la
mère que l'enfant sèche ses pleurs, appuie ses regards encore faibles et
incertains. L'enfant a donc ainsi une intuition naturelle du beau.
La femme sait surtout se faire remarquer par la délicatesse de ses
pensées, la grâce de ses gestes, la pureté de ses paroles ; tout ce qui vient
d'elle doit s'harmoniser avec sa personne que Dieu a créée belle.
Ses longs cheveux qui ondoient sur son cou, sont l'image de la
douceur, et de la facilité avec laquelle sa tête plie sans rompre sous les
épreuves. Ils reflètent la lumière des soleils, comme l'âme de la femme
doit refléter la lumière plus pure de Dieu. Jeunes personnes, laissez vos
cheveux flotter ; Dieu les créa pour cela : vous paraîtrez à la fois plus
naturelles et plus ornées.
La femme doit être simple dans son costume ; elle s'est élancée assez
belle de la main du Créateur pour n'avoir pas besoin d'atours. Que le
blanc et le bleu se marient sur vos épaules. Laissez aussi flotter vos
vêtements ; que l'on voie vos robes s'étendre derrière vous en un long
trait de gaze, comme un léger nuage qui indique que tout à l'heure vous
étiez là.
Mais que font la parure, le costume, la beauté, les cheveux ondoyants
ou flottants, noués ou serrés, si le sourire si doux des mères et des
amantes ne brillent pas sur vos lèvres ! Si vos yeux ne sèment pas la
bonté, la charité, l'espérance dans les larmes de joie qu'ils laissent couler,
dans les éclairs qui jaillissent de ce brasier d'amour inconnu !
Femmes, ne craignez pas de ravir les hommes par votre beauté, par
vos grâces, par votre supériorité ; mais que les hommes sachent que pour
être dignes de vous, il faut qu'ils soient aussi grands que vous êtes belles,
aussi sages que vous êtes bonnes, aussi instruits que vous êtes naïves et
simples. Il faut qu'ils sachent qu'ils doivent vous mériter, que vous êtes
le prix de la vertu et de l'honneur ; non de cet honneur qui se couvrait
d'un casque et d'un bouclier et brillait dans les joutes et les tournois, le
pied sur le front d'un ennemi renversé ; non, mais de l'honneur selon
Dieu.
Hommes, soyez utiles, et quand les pauvres béniront votre nom, les
femmes seront vos égales ; vous formerez alors un tout : vous serez la tête
et les femmes seront le cœur ; vous serez la pensée bienfaisante, et les
- 343 -
femmes seront les mains libérales. Unissez-vous donc, non-seulement
par l'amour, mais encore par le bien que vous pouvez faire à deux. Que
ces bonnes pensées et ces bonnes actions accomplies par deux cœurs
aimants soient les anneaux de cette chaîne d'or et de diamant qu'on
appelle le mariage, et alors quand les anneaux seront assez nombreux,
Dieu vous appellera près de lui, et vous continuerez à ajouter encore des
boucles aux boucles précédentes, mais sur la terre les boucles étaient
d'un métal pesant et froid, dans le ciel elles seront de lumière et de feu.
_______
Poésie spirite.
Le réveil d'un Esprit.
NOTA. - Ces vers ont été écrits spontanément au moyen d'une corbeille tenue
par une jeune dame et un enfant. Nous pensons que plus d'un poète pourrait s'en
faire honneur. Ils nous sont communiqués par un de nos abonnés.
Que la nature est belle et combien l'air est doux !
Seigneur ! je te rends grâce et t'admire à genoux.
Puisse l'hymne joyeux de ma reconnaissance
Monter comme l'encens vers ta toute-puissance,
Ainsi, devant les yeux de ses deux sœurs en deuil,
Tu fis sortir jadis Lazare du cercueil ;
De Jaïre éperdu la fille bien-aimée
Fut sur son lit de mort par ta voix ranimée.
De même, Dieu puissant ! tu m'as tendu la main ;
Lève-toi ! m'as-tu dit : tu n'as pas dit en vain.
Pourquoi ne suis-je, hélas, qu'un vil monceau de fange ?
Je voudrais te louer avec la voix d'un ange ;
Ton ouvrage jamais ne m'a paru si beau !
C'est à celui qui sort de la nuit du tombeau
Que le jour paraît pur, la lumière éclatante,
Le soleil radieux et la vie enivrante.
Alors l'air est plus doux que le lait et le miel ;
Chaque son semble un mot dans les concerts du ciel.
La voix sourde des vents exhale une harmonie
Qui grandit dans le vague et devient infinie.
Ce que l'Esprit conçoit, ce qui frappe les yeux,
Ce qu'on peut deviner dans le livre des cieux,
Dans l'espace des mers, sous les vagues profondes,
Dans tous les océans, les abîmes, les mondes,
Tout s'arrondit en sphère, et l'on sent qu'au milieu
Ces rayons convergents aboutissent à Dieu.
Et toi, dont le regard plane sur les étoiles,
- 344 -
Qui te caches au ciel comme un roi sous ses voiles,
Quelle est donc ta grandeur, si ce vaste univers
N'est qu'un point à tes yeux, et l'espace des mers
N'est pas même un miroir pour ta splendeur immense ?
Quelle est donc ta grandeur, quelle est donc ton essence ?
Quel palais assez vaste as-tu construit, ô roi !
Les astres ne sauraient nous séparer de toi.
Le soleil à tes pieds, puissance sans mesure,
Semble l'onyx qu'un prince attache à sa chaussure
Ce que j'admire en toi surtout, ô majesté !
C'est bien moins ta grandeur que l'immense bonté
Qui se révèle à tout, ainsi que la lumière,
Et d'un être impuissant exauce la prière.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe
Une veuve du Malabar.
Nous avions le désir d'interroger une de ces femmes de l'Inde qui sont
dans l'usage de se brûler sur le corps de leur mari. N'en connaissant pas,
nous avions demandé à saint Louis s'il voudrait nous en envoyer une qui
fût en état de répondre à nos questions d'une manière un peu satisfaisante.
Il nous répondit qu'il le ferait volontiers dans quelque temps. Dans la
séance de la Société du 2 novembre 1858, M. Adrien, médium voyant, en
vit une toute disposée à parler et dont il fit le portrait suivant :
Yeux grands, noirs, teinte jaune dans le blanc ; figure arrondie ; joues
rebondies et grasses ; peau jaune safran bruni ; cils longs, sourcils
arqués, noirs, nez un peu fort et légèrement aplati ; bouche grande et
sensuelle ; belles dents, larges et plates ; cheveux plats, abondants, noirs
et épais de graisse. Corps assez gros, trapu et gras. Des foulards
l'enveloppent en laissant la moitié de la poitrine nue. Bracelets aux bras
et aux jambes.
1. Vous rappelez-vous à peu près à quelle époque vous viviez dans
l'Inde, et où vous vous êtes brûlée sur le corps de votre mari ? - R. Elle
fait signe qu'elle ne se le rappelle pas. - Saint Louis répond qu'il y a
environ cent ans.
2. Vous rappelez-vous le nom que vous portiez ? - R. Fatime.
3. Quelle religion professiez-vous ? - R. Le mahométisme.
4. Mais le mahométisme ne commande pas de tels sacrifices ? - R. Je
suis née musulmane, mais mon mari était de la religion de Brahma. J'ai
dû me conformer à l'usage du pays que j'habitais. Les femmes ne
s'appartiennent pas.
JODELLE.
- 345 -
5. Quel âge aviez-vous quand vous êtes morte ? - R. J'avais, je crois
environ vingt ans.
Remarque. - M. Adrien fait observer qu'elle en paraît avoir au moins
vingt-huit à trente ; mais que dans ce pays les femmes vieillissent plus
vite.
6. Vous êtes-vous sacrifiée volontairement ? - R. J'aurais préféré me
marier à un autre. Réfléchissez bien, et vous concevrez que nous
pensons toutes de même. J'ai suivi la coutume ; mais au fond j'aurais
préféré ne pas le faire. J'ai attendu plusieurs jours un autre mari, et
personne n'est venu ; alors j'ai obéi à la loi.
7. Quel sentiment a pu dicter cette loi ? - R. Idée superstitieuse. On se
figure qu'en se brûlant on est agréable à la Divinité ; que nous rachetons
les fautes de celui que nous perdons, et que nous allons l'aider à vivre
heureux dans l'autre monde.
8. Votre mari vous a-t-il su gré de votre sacrifice ? - R. Je n'ai jamais
cherché à revoir mon mari.
9. Y a-t-il des femmes qui se sacrifient ainsi de gaîté de cœur ? - R Il y
en a peu ; une sur mille, et encore, au fond, elles ne voudraient pas le
faire.
10. Que s'est-il passé en vous au moment où la vie corporelle s'est
éteinte ? - R. Le trouble ; j'ai eu un brouillard, et puis je ne sais ce qui
s'est passé. Mes idées n'ont été débrouillées que bien longtemps après.
J'allais partout, et cependant je ne voyais pas bien ; et encore maintenant,
je ne suis pas entièrement éclairée ; j'ai encore bien des incarnations à
subir pour m'élever ; mais je ne brûlerai plus... Je ne vois pas la nécessité
de se brûler, de se jeter au milieu des flammes pour s'élever..., surtout
pour des fautes que l'on n'a pas commises ; et puis on ne m'en a pas su
plus de gré... Du reste je n'ai pas cherché à le savoir. Vous me ferez
plaisir en priant un peu pour moi ; car je comprends qu'il n'y a que la
prière pour supporter avec courage les épreuves qui nous sont
envoyées... Ah ! si j'avais la foi !
11. Vous nous demandez de prier pour vous ; mais nous sommes
chrétiens, et nos prières pourraient-elles vous être agréables ? - R. Il n'y
a qu'un Dieu pour tous les hommes.
Remarque. - Dans plusieurs des séances suivantes, la même femme a
été vue parmi les Esprits qui y assistaient. Elle a dit qu'elle venait pour
s'instruire. Il paraît qu'elle a été sensible à l'intérêt qu'on lui a témoigné,
car elle nous a suivis plusieurs fois dans d'autres réunions et même dans
la rue.
- 346 -
La belle Cordière.
Notice. - Louise Charly, dite Labé, surnommée la Belle Cordière, née
à Lyon sous François I°. Elle était d'une beauté accomplie et reçut une
éducation très soignée ; elle savait le grec et le latin, partait l'espagnol et
l'italien avec une pureté parfaite, et faisait, dans ces langues, des poésies
que n'auraient pas désavouées des écrivains nationaux. Formée à tous les
exercices du corps, elle connaissait l'équitation, la gymnastique et le
maniement des armes. Douée d'un caractère très énergique, elle se
distingua, à côté de son père, parmi les plus vaillants combattants, au
siège de Perpignan, en 1542, sous le nom du capitaine Loys. Ce siège
n'ayant pas réussi, elle renonça au métier des armes et revint à Lyon avec
son père. Elle épousa un riche fabricant de cordages, nommé Ennemond
Perrin, et bientôt elle ne fut connue que sous le nom de la Belle
Cordière, nom qui est resté à la rue qu'elle habitait, et sur l'emplacement
de laquelle étaient les ateliers de son mari. Elle institua chez elle des
réunions littéraires où étaient conviés les esprits les plus éclairés de la
province. On a d'elle un recueil de poésies. Sa réputation de beauté et de
femme d'esprit, en attirant chez elle l'élite des hommes, excita la jalousie
des dames lyonnaises qui cherchèrent à s'en venger par la calomnie ;
mais sa conduite a toujours été irréprochable.
L'ayant évoquée dans la séance de la société parisienne des études
spirites du 26 octobre 1858, il nous fut dit qu'elle ne pouvait venir encore
par des motifs qui n'ont pas été expliqués. Le 9 novembre elle se rendit à
notre appel, et voilà le portrait qu'en fit M. Adrien, notre médium voyant :
Tête ovale ; teint pâle, mat ; yeux noirs, beaux et fiers, sourcils
arqués ; front développé et intelligent, nez grec, mince ; bouche
moyenne, lèvres indiquant la bonté d'esprit ; dents fort belles, petites,
bien rangées ; cheveux noir de jais, légèrement crêpés. Beau port de
tête ; taille grande et bien élancée. Vêtement de draperies blanches.
Remarque. - Rien sans doute ne prouve que ce portrait et le précédent
ne sont pas dans l'imagination du médium, parce que nous n'avons pas
de contrôle ; mais lorsqu'il le fait avec des détails aussi précis de
personnes contemporaines qu'il n'a jamais vues et qui sont reconnues par
des parents ou amis, on ne peut douter de la réalité ; d'où l'on peut
conclure, que puisqu'il voit les uns avec une vérité incontestable, il peut
en voir d'autres. Une autre circonstance qui doit être prise en
considération, c'est qu'il voit toujours le même esprit, sous la même
forme, et que, fût-ce à plusieurs mois d'intervalle, le portrait ne varie pas.
Il faudrait supposer chez lui une mémoire phénoménale, pour croire qu'il
pût se souvenir ainsi des moindres traits de tous les Esprits dont il a fait
la description et que l'on compte par centaines.
- 347 -
1. Evocation. - R. Je suis là.
2. Voudriez-vous avoir la bonté de répondre à quelques questions que
nous voudrions vous adresser ? - R. Avec plaisir.
3. Vous rappelez-vous l'époque où vous étiez connue sous le nom de
la Belle Cordière ? - R. Oui.
4. D'où pouvaient provenir les qualités viriles qui vous ont fait
embrasser la profession des armes qui est plutôt, selon les lois de la
nature, dans les attributions des hommes ? - R. Cela souriait à mon esprit
avide de grandes choses ; plus tard il se tourna vers un autre genre d'idée
plus sérieux. Les idées avec lesquelles on naît viennent certainement des
existences antérieures dont elles sont le reflet, cependant elles se
modifient beaucoup, soit par de nouvelles résolutions, soit par la volonté
de Dieu.
5. Pourquoi ces goûts militaires n'ont-ils pas persisté chez vous, et
comment ont-ils pu si promptement céder la place à ceux de la femme ? -
R. J'ai vu des choses que je ne vous souhaite pas de voir.
6. Vous étiez contemporaine de François I° et de Charles-Quint ;
voudriez-vous nous dire votre opinion sur ces deux hommes et en faire
le parallèle ? - R. Je ne veux point juger ; ils eurent des défauts, vous les
connaissez ; leurs vertus sont peu nombreuses : quelques traits de
générosité et c'est tout. Laissez cela, leur cœur pourrait saigner encore :
ils souffrent assez !
7. Quelle était la source de cette haute intelligence qui vous a rendue
apte à recevoir une éducation si supérieure à celle des femmes de votre
temps ? - R. De pénibles existences et la volonté de Dieu !
8. Il y avait donc chez vous un progrès antérieur ? - R. Cela ne peut
être autrement.
9. Cette instruction vous a-t-elle fait progresser comme Esprit ? - R.
Oui.
10. Vous paraissez avoir été heureuse sur la terre : l'êtes-vous
davantage maintenant ? - R. Quelle question ! Si heureuse que l'on soit
sur la terre, le bonheur du Ciel est bien autre chose ! Quels trésors et
quelles richesses que vous connaîtrez un jour, et dont vous ne vous
doutez pas ou que vous ignorez complètement !
11. Qu'entendez-vous par Ciel ? - R. J'entends par Ciel les autres
mondes.
12. Quel monde habitez-vous maintenant ? - R. J'habite un monde que
vous ne connaissez pas ; mais j'y suis peu attachée : la matière nous lie
peu.
13. Est-ce Jupiter ? - R. Jupiter est un monde heureux ; mais pensezvous
que seul entre tous il soit favorisé de Dieu ? Ils sont aussi
nombreux que les grains de sable de l'Océan.
- 348 -
14. Avez-vous conservé le génie poétique que vous aviez ici-bas ? - R.
Je vous répondrais avec plaisir, mais je craindrais de choquer d'autres
Esprits, ou je me porterais au-dessous de ce que je suis : ce qui fait que
ma réponse vous deviendrait inutile, tombant à faux.
15. Pourriez-vous nous dire quel rang nous pourrions vous assigner
parmi les Esprits ?
- Pas de réponse.
(A Saint-Louis). Saint-Louis pourrait-il nous répondre à ce sujet ? - R.
Elle est là : je ne puis dire ce qu'elle ne veut pas dire. Ne voyez-vous pas
qu'elle est des plus élevées, parmi les Esprits que vous vous évoquez
ordinairement ? Au reste, nos Esprits ne peuvent apprécier exactement
les distances qui les séparent : elles sont incompréhensibles pour vous, et
pourtant elles sont immenses !
16. (A Louise-Charly). Sous quelle forme êtes-vous, parmi eux ? - R.
Adrien vient de me dépeindre.
17. Pourquoi cette forme plutôt qu'une autre ? Car enfin, dans le
monde où vous êtes, vous n'êtes pas telle que vous étiez sur la terre ? -
R. Vous m'avez évoquée poète, je viens poète.
18. Pourriez-vous nous dicter quelques poésies ou un morceau
quelconque de littérature. Nous serions heureux d'avoir quelque chose de
vous ? - R. Cherchez à vous procurer mes anciens écrits. Nous n'aimons
pas ces épreuves, et surtout en public : je le ferai pourtant une autre fois.
Remarque. On sait que les Esprits n'aiment pas les épreuves, et les
demandes de cette nature ont toujours plus ou moins ce caractère, c'est
sans doute pourquoi ils n'y obtempèrent presque jamais. Spontanément
et au moment où nous nous y attendons le moins, ils nous donnent
souvent les choses les plus surprenantes, les preuves que nous aurions
sollicitées en vain ; mais il suffit presque toujours qu'on leur demande
une chose pour qu'on ne l'obtienne pas, si surtout elle dénote un
sentiment de curiosité. Les Esprits, et principalement les Esprits élevés,
veulent nous prouver par là qu'ils ne sont pas à nos ordres.
La belle cordière fit spontanément écrire le lendemain ce qui suit, par
le médium écrivain qui lui avait servi d'interprète.
« Je vais te dicter ce que je t'ai promis ; ce ne sont pas des vers, je n'en
veux plus faire ; d'ailleurs je ne me souviens plus de ceux que je fis, et
vous ne les goûteriez pas : ce sera de la plus modeste prose.
« Sur la terre j'ai vanté l'amour, la douceur et les bons sentiments : je
parlais un peu de ce que je ne connaissais pas. Ici, ce n'est pas de l'amour
qu'il faut, c'est une charité large, austère, éclairée ; une charité forte et
constante qui n'a qu'un exemple sur la terre.
- 349 -
« Pensez, ô hommes ! qu'il dépend de vous d'être heureux et de faire
de votre monde l'un des plus avancés du ciel : vous n'avez qu'à faire taire
haines et inimitiés, qu'à oublier rancunes et colères, qu'à perdre orgueil
et vanité. Laissez tout cela comme un fardeau qu'il vous faudra
abandonner tôt ou tard. Ce fardeau est pour vous un trésor sur la terre, je
le sais ; c'est pourquoi vous auriez du mérite à le délaisser et à le perdre,
mais dans le ciel ce fardeau devient un obstacle à votre bonheur. Croyezmoi
donc : hâtez vos progrès, le bonheur qui vient de Dieu est la vraie
félicité. Où trouverez-vous des plaisirs qui vaillent les joies qu'il donne à
ses élus, à ses anges ?
« Dieu aime les hommes qui cherchent à avancer dans sa voie,
comptez donc sur son appui. N'avez-vous pas confiance en lui ? Le
croyez-vous donc parjure, que vous ne vous livrez pas à lui entièrement,
sans restriction ? Malheureusement vous ne voulez pas entendre, ou peu
d'entre vous entendent ; vous préférez le jour au lendemain ; votre vue
bornée borne vos sentiments, votre cœur et votre âme, et vous souffrez
pour avancer, au lieu d'avancer naturellement et facilement par le chemin
du bien, par votre propre volonté, car la souffrance est le moyen que
Dieu emploie pour vous moraliser. Que n'évitez-vous cette route sûre,
mais terrible pour le voyageur. Je finirai en vous exhortant à ne plus
regarder la mort comme un fléau, mais comme la porte de la vraie vie et
du vrai bonheur.
LOUISE CHARLY. »
_______
Variétés.
Monomanie.
On lit dans la Gazette de Mons : « Un individu atteint de monomanie
religieuse, séquestré depuis sept ans dans l'établissement de M. Stuart, et
qui jusque-là s'était montré d'un naturel fort doux, était parvenu à
tromper la vigilance de ses gardiens et à s'emparer d'un couteau. Ceux-ci
n'avant pu se faire remettre cette arme, informèrent le directeur de ce qui
se passait.
« M. Stuart se rendit aussitôt auprès de ce furieux, et, ne consultant
que son courage, il voulut le désarmer ; mais à peine avait-il fait
quelques pas à la rencontre du fou, que celui-ci se rua sur lui avec la
rapidité de l'éclair et le frappa à coups redoublés. Ce n'est qu'avec
beaucoup de peine qu'on parvint à se rendre maître du meurtrier.
- 350 -
« Des sept blessures dont M. Stuart était atteint, une était mortelle :
celle qu'il avait reçue au bas-ventre ; et lundi, à trois heures et demie, il
succombait aux suites d'une hémorragie qui s'était déclarée dans cette
cavité. »
Que dirait-on si cet individu eût été atteint d'une monomanie spirite,
ou même si, dans sa folie, il eût parlé des Esprits ? Et pourtant cela se
pourrait, puisqu'il y a bien des monomanies religieuses, et que toutes les
sciences ont fourni leur contingent. Que pourrait-on raisonnablement en
conclure contre le spiritisme, sinon que, par suite de la fragilité de son
organisation, l'homme peut s'exalter sur ce point comme sur tant
d'autres ? Le moyen de prévenir cette exaltation n'est pas de combattre
l'idée ; autrement on courrait risque de voir se renouveler les prodiges
des Cévennes. Si jamais on organisait une croisade contre le spiritisme,
on le verrait se propager de plus belle ; car, comment s'opposer à un
phénomène qui n'a ni lieu ni temps de prédilection ; qui peut se
reproduire dans tous les pays, dans toutes les familles, dans l'intimité,
dans le secret le plus absolu mieux encore qu'en public ! Le moyen de
prévenir les inconvénients, nous l'avons dit dans notre Instruction
pratique, c'est de le faire comprendre de telle sorte qu'on n'y voie plus
qu'un phénomène naturel, même dans ce qu'il offre de plus
extraordinaire.
_______
Une Question de priorité en fait de Spiritisme.
Un de nos abonnés, M. Ch. Renard, de Rambouillet, nous adresse la
lettre suivante :
« Monsieur et digne frère en spiritisme, je lis ou plutôt je dévore avec un
plaisir indicible les numéros de votre Revue à mesure que je les reçois. Cela
n'est pas étonnant de ma part, vu que mes parents étaient devins de
génération en génération. Une de mes grand et très grand-tantes avait même
été condamnée au feu par contumace pour crime de Vauldrie et d'assistante
au sabbat ; elle n'évita la brûlure qu'en se réfugiant chez une de ses sœurs,
abbesse de religieuses cloîtrées. Cela fait que j'ai hérité de quelques bribes
des sciences occultes, ce qui ne m'a pas empêché de passer par la croyance, si
foi il y a, au matérialisme, et par le scepticisme. Enfin fatigué, malade de
négation, les œuvres du célèbre extatique Swedenborg m'ont ramené au vrai
et au bien ; devenu moi-même extatique, je me suis assuré ad vivum des
vérités que les Esprits matérialisés de notre globe ne peuvent comprendre.
J'ai eu des communications de toutes sortes ; des faits de visibilité, de
tangibilité, d'apports d'objets perdus, etc. Auriez-vous, bon
- 351 -
frère, la bonté d'insérer la note ci-après dans un de vos numéros ; ce n'est
certes pas par amour-propre, mais à cause de ma qualité de Français.
« Les petites causes produisent parfois de grands effets. Vers 1840, j'avais
fait connaissance avec M. Cahagnet, tourneur ébéniste, venu à Rambouillet
pour raison de santé. Cet ouvrier hors ligne par son intelligence, je l'appréciai
et l'initiai au magnétisme humain ; je lui dis un jour : J'ai presque la certitude
qu'un somnambule lucide est apte à voir les âmes des décédés et à lier
conversation avec eux ; il fut étonné. Je l'engageai à faire cette expérience
lorsqu'il aurait un lucide ; il réussit et publia un premier volume
d'expériences nécromantiques suivi d'autres volumes et brochures qui furent
traduits en Amérique sous le titre de Télégraphe céleste. Ensuite l'extatique
Davis publia ses visions ou excursions dans le monde spirite. Franklin fit sur
les dématérialisés des recherches qui aboutirent à des manifestations et à des
communications plus faciles qu'autrefois. Les premières personnes qu'il
médiatisa aux Etats Unis furent une dame veuve Fox et ses deux demoiselles.
Il y a une coïncidence assez singulière entre ce nom et le mien, puisque le
mot anglais fox signifie renard.
« Depuis assez longtemps les Esprits m'avaient dit que l'on pouvait
communiquer avec les Esprits des autres globes et en recevoir des dessins et
des descriptions. J'exposai cette chose à M. Cahagnet, mais il ne fut pas plus
loin que notre satellite.
« Je suis, etc.
CH. RENARD. »
Remarque. La question de priorité en matière de spiritisme est sans
contredit une question secondaire ; mais il n'en est pas moins
remarquable que depuis l'importation des phénomènes américains, une
foule de faits authentiques, ignorés du public, ont révélé la production de
phénomènes semblables soit en France, soit dans d'autres contrées de
l'Europe à une époque contemporaine ou antérieure. Il est à notre
connaissance que beaucoup de personnes s'occupaient de
communications spirites bien avant qu'il ne fût question des tables
tournantes, et nous en avons la preuve par des dates certaines. M. Renard
paraît être de ce nombre, et selon lui ses essais n'auraient pas été
étrangers à ceux qui ont été faits en Amérique. Nous enregistrons son
observation comme intéressant l'histoire du spiritisme et pour prouver
une fois de plus que cette science a ses racines dans le monde entier, ce
qui ôte à ceux qui voudraient lui opposer une barrière toute chance de
réussite. Si on l'étouffe sur un point, elle renaîtra plus vivace en cent
autres jusqu'au moment où le doute n'étant plus permis, elle prendra son
rang parmi les croyances usuelles ; il faudra bien alors que bon gré, mal
gré, ses adversaires en prennent leur parti.
_______
- 352 -
Aux lecteurs de la Revue spirite.
Conclusion de l'année 1858.
La revue spirite vient d'accomplir sa première année, et nous sommes
heureux d'annoncer que son existence étant désormais assurée par le
nombre de ses abonnés qui augmente chaque jour, elle poursuivra le cours
de ses publications. Les témoignages de sympathie que nous recevons de
toutes parts, le suffrage des hommes les plus éminents par leur savoir et
par leur position sociale, sont pour nous un puissant encouragement dans
la tâche laborieuse que nous avons entreprise ; que ceux donc qui nous
ont soutenus dans l'accomplissement de notre œuvre, reçoivent ici le
témoignage de toute notre gratitude. Si nous n'avions rencontré ni
contradictions, ni critiques, ce serait un fait inouï dans les fastes de la
publicité, alors surtout qu'il s'agit d'émissions d'idées aussi nouvelles ;
mais si nous devons nous étonner d'une chose, c'est d'en avoir rencontré si
peu en comparaison des marques d'approbation qui nous ont été données,
et ceci est dû, bien moins sans doute, au mérite de l'écrivain qu'à l'attrait
du sujet même que nous traitons, au crédit qu'il prend chaque jour jusque
dans les plus hautes régions de la société ; nous le devons aussi, nous en
sommes convaincus, à la dignité que nous avons toujours conservée vis-àvis
de nos adversaires, laissant le public juge entre la modération d'une
part, et l'inconvenance de l'autre. Le spiritisme marche à pas de géant dans
le monde entier ; tous les jours il rallie quelques dissidents par la force des
choses, et si, pour notre part, nous pouvons jeter quelques grains dans la
balance de ce grand mouvement qui s'opère et qui marquera notre époque
comme une ère nouvelle, ce ne serait pas en froissant, en heurtant de front
ceux-là même que l'on vent ramener ; c'est par le raisonnement qu'on se
fait écouter et non par des injures. Les Esprits supérieurs qui nous
assistent nous donnent à cet égard le précepte et l'exemple ; il serait
indigne d'une doctrine qui ne prêche qu'amour et bienveillance de
s'abaisser jusqu'à l'arène de la personnalité ; nous laissons ce rôle à ceux
qui ne la comprennent pas. Rien ne nous fera donc dévier de la ligne que
nous avons suivie, du calme et du sang-froid que nous ne cesserons
d'apporter dans l'examen raisonné de toutes les questions, sachant que par
là nous faisons plus de partisans sérieux au spiritisme que par l'aigreur et
l'acrimonie.
Dans l'introduction que nous avons publiée en tête de notre premier
numéro, nous avons tracé le plan que nous nous proposions de suivre :
citer les faits, mais aussi les scruter et y porter le scalpel de
l'observation ; les apprécier et en déduire les conséquences. Au début,
toute l'attention s'est concentrée sur les phénomènes matériels, qui
alimentaient alors la curiosité
- 353 -
publique, mais la curiosité n'a qu'un temps ; une fois satisfaite, on en
laisse l'objet, comme un enfant laisse son jouet. Les esprits nous dirent
alors : « Ceci est la première période, elle passera bientôt pour faire
place à des idées plus élevées ; de nouveaux faits vont se révéler qui en
marqueront une nouvelle, la période philosophique, et la doctrine
grandira en peu de temps, comme l'enfant qui quitte son berceau. Ne
vous inquiétez pas des railleries, les railleurs seront raillés eux-mêmes,
et vous trouverez demain de zélés défenseurs parmi vos plus ardents
adversaires d'aujourd'hui. Dieu veut qu'il en soit ainsi, et nous sommes
chargés d'exécuter sa volonté ; le mauvais vouloir de quelques hommes
ne prévaudra pas contre elle ; l'orgueil de ceux qui veulent en savoir plus
que lui, sera abaissé. »
Nous sommes loin, en effet, des tables tournantes qui n'amusent plus
guère, parce qu'on se lasse de tout ; il n'y a que ce qui parle à notre
jugement dont on ne se fatigue pas, et le spiritisme vogue à pleines
voiles dans sa seconde période ; chacun a compris que c'est tout une
science qui se fonde, tout une philosophie, tout un nouvel ordre d'idées ;
il fallait suivre ce mouvement, y contribuer même, sous peine d'être
bientôt débordé ; voilà pourquoi nous nous sommes efforcé de nous
maintenir à cette hauteur sans nous renfermer dans les étroites limites et
d'un bulletin anecdotique. En s'élevant au rang de doctrine
philosophique, le spiritisme a conquis d'innombrables adhérents, parmi
ceux même qui n'ont été témoins d'aucun fait matériel ; c'est que
l'homme aime ce qui parle à sa raison, ce dont il peut se rendre compte,
et qu'il trouve dans la philosophie spirite autre chose qu'un amusement,
quelque chose qui comble, en lui, le vide poignant de l'incertitude. En
pénétrant dans le monde extra-corporel par la voie de l'observation, nous
avons voulu y faire pénétrer nos lecteurs, et le leur faire comprendre ;
c'est à eux de juger si nous avons atteint notre but. Nous poursuivrons
donc notre tâche pendant l'année qui va commencer et que tout annonce
devoir être féconde. De nouveaux faits d'un ordre étrange surgissent à ce
moment et nous révèlent de nouveaux mystères ; nous les enregistrerons
soigneusement, et nous y chercherons la lumière avec autant de
persévérance que par le passé, car tout présage que le spiritisme va entrer
dans une nouvelle phase plus grandiose et plus sublime encore.
ALLAN KARDEC.
NOTA. L'abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain
numéro la suite de notre article, sur la Pluralité des existences et celle du
conte de Frédéric Soulié.
ALLAN KARDEC.
Pages.
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME
__________
ANNÉE 1858.
__________
Janvier.
Introduction. ..............................................................................................................1
Différentes natures de manifestations. ......................................................................6
Différents modes de communications. ......................................................................8
Réponses des Esprits à quelques questions sur les manifestations.........................11
Manifestations physiques. – Phénomène du passage des panoramas.....................13
Les Gobelins. – Légendes........................................................................................16
Evocations particulières. – Mère, je suis là ! ..........................................................17
– Une conversion. ............................................................19
Les médiums jugés. – Défi proposé en Amérique. .................................................21
Visions. – L'idiote de Lyon. ....................................................................................24
Reconnaissance de l'existence des Esprits et de leurs manifestations. – Extrait du
journal de Rome la Civilita cattolica..................................................................26
Histoire de Jeanne d'Arc..........................................................................................32
Le Livre des Esprits – Appréciations diverses........................................................33
Février.
Différents ordres d'Esprits.......................................................................................37
Echelle spirite. .........................................................................................................39
Le revenant de Mlle Clairon....................................................................................44
Isolement des corps graves......................................................................................48
La forêt de Dodone et la statue de Memnon. ..........................................................50
L'avarice. – Dissertation par l'Esprit de saint Louis................................................55
Entretiens d'outre-tombe. – Mlle Clary D. ..............................................................56
M. Home (premier article).......................................................................................58
Bibliographie. – Les manifestations des Esprits par M. Paul Auguez. ..................63
Aux lecteurs de la Revue Spirite. ............................................................................64
Mars.
La pluralité des mondes...........................................................................................65
Jupiter et quelques autres mondes...........................................................................67
Confessions de Louis XI (premier article). .............................................................73
La fatalité et les pressentiments. – Instruction donnée par saint Louis. .................75
Utilité de certaines évocations particulières. ..........................................................78
Entretiens familiers d'outre-tombe. – L'assassin Lemaire.......................................79


La reine d'Oude.............................................82
Le docteur Xavier ; sur diverses questions
psycho-physiologiques. ..........................85
M. Home (deuxième article)....................................................................................88
Le magnétisme et le spiritisme. ...............................................................................91
- 355 -
Avril.
Période psychologique. ........................................................................................... 93
Le spiritisme chez les Druides. ............................................................................... 95
L'évocation des Esprits en Abyssinie....................................................................106
Entretiens familiers d'outre-tombe. – Bernard Palissy. – Description de Jupiter. 108

Les fous par le Spiritisme. ..................................................................120
Méhémet-Ali...............................................114
M. Home (troisième article). .................................................................................117
Variétés. – Calomnies sur M. Home. ....................................................................120

Mai.
Théorie des manifestations physiques (premier article). ......................................121
L'Esprit frappeur de Bergzabern (premier article)................................................125
Considérations sur l'Esprit frappeur de Bergzabern. ............................................125
L'Orgueil, par saint Louis......................................................................................132
Problèmes moraux : sur la richesse et l'avarice. ...................................................134
Les moitiés éternelles. ...........................................................................................134
Entretiens familiers d'outre-tombe – Mozart. .......................................................137
– L'Esprit et les héritiers................................142
Confesstions de Louis XI ; sa mort (deuxième article). .......................................144
Variétés. – Le faux Home de Lyon. ......................................................................145
– Manifestations à l'hôpital de Saintes. .................................................147
Société parisienne des Etudes spirites...................................................................148
Juin.
Théorie des manifestations physiques (deuxième article). ...................................149
L'Esprit frappeur de Bergzabern (deuxième article).............................................153
La paresse ; parabole de saint Louis. ....................................................................163
Entretiens familiers d'outre-tombe. – M. Morisson, monomane. .........................164
– Le suicidé de la Samaritaine. .....................166
Confessions de Louis XI (troisième article). ........................................................169
Henri Martin ; son opinion sur les communications extra-corporelles. ...............172
Variétés. – Les banquets magnétiques. .................................................................175
Juillet.
Lettre de M. Marius sur Jupiter. .............................................202
L'Envie ; dissertation de M. Louis. .......................................................................177
Une nouvelle découverte photographique. ...........................................................178
L'Esprit frappeur de Bergzabern (3° article).........................................................184
Entretiens familiers d'outre-tombe. – Le tambour de la Bérésina. .......................186
Esprits imposteurs. – Le faux P. Ambroise...........................................................192
Une leçon d'écriture par un Esprit.........................................................................196
Correspondance. – Lettre de M. Jobard, de Bruxelles..........................................198

Août.
Des Contradictions dans le langage des Esprits. ..................................................205
La Charité ; par l'Esprit de Saint-Vincent de Paul................................................215
L'Esprit frappeur de Dibbelsdorf...........................................................................219
Observations à propos des dessins de Jupiter. ......................................................222
Des habitations de la planète Jupiter, par M. Victorien Sardou. ..........................223
- 356 -
Septembre.
Propagation du Spiritisme .....................................................................................237
Platon ; doctrine du choix des épreuves................................................................243
Un avertissement d'outre-tombe. – Anecdote rapportée par la Patrie..................250
Les cris de la St-Barthélemy..................................................................................254
Entretiens familiers d'outre-tombe. – Madame Schwabenhaus. ...........................255
Les Talismans. – Médaille cabalistique. ...............................................................259
Suicide par amour.–Le cordonnier et la piqueuse de bottines (problème moral).261
Observation sur les dessins de la maison de Mozart.............................................264
Octobre.
Des obsédés et des subjugués................................................................................265
Emploi officiel du magnétisme animal. – Maladie du roi de Suède.....................276
Le magnétisme et le somnambulisme enseignés par l'Église................................278
Le mal de la peur. Le rhum du docteur F… - Problème physiologique. ..............280
Théorie du mobile de nos actions, par M. R…, correspondant de l'Institut,
membre de la Société Parisienne des Etudes Spirites.......................................281
Meurtre de cinq enfants par un enfant de 12 ans. – Problème moral. ..................284
Questions de Spiritisme légal à propos des lieux hantés par les Esprits. –
Anecdotes.. ........................................................................................................286
Manifestations de la rue du Bac, à Paris ...............................................................290
Phénomène d'apparition dans le Kentucky. ..........................................................291
Société Parisienne des Etudes Spirites. – Nouveau règlement. ............................292
Novembre.
Polémique spirite. ..................................................................................................293
De la pluralité des existences (1° article)..............................................................295
Problèmes moraux sur le suicide...........................................................................302
Entretiens familiers d'outre-tombe. – Méhémet Ali (2° entretien) .......................303


Le docteur Muhr. ........................................305
Madame de Staël. .......................................307
Médium peintre en Amérique................................................................................309
Indépendance somnambulique. – Faits remarquables de lucidité.........................313
Une nuit oubliée. – Conte par Frédéric Soulié (1° article). ..................................315
Variétés. – Apparition du général Marceau. .........................................................320
Décembre.
Des apparitions. .....................................................................................................321
M. Adrien ; médium voyant. .................................................................................324
Un Esprit au convoi de son corps..........................................................................326
Phénomène de bi-corporéité..................................................................................328
Sensations des Esprits. ..........................................................................................331
Dissertations d'outre-tombe. – Le sommeil...........................................................338
––
Les fleurs...............................................................340
Rôle de la femme. .................................................342
Poésies spirites. – Réveil d'un Esprit. ...................................................................343
Entretiens familiers d'outre-tombe. – Une veuve du Malabar. .............................344
– La belle cordière. ........................................346
Variétés. – Monomanie religieuse.........................................................................349
– Une question de priorité......................................................................350
Aux lecteurs de la Revue spirite. – Conclusion de l'année 1858..........................352




REVUE SPIRITE - Fondé par ALLAN KARDEC - JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - 1858 - ...SUITE... (Spiritualité, Nouvel-Age - Esotérisme)    -    Auteur : GI.P - France


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dernière mise à jour : 2007-06-25

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